‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 12 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

| avec lui, comme on en voit un exemple dans la descendance

avec modification, dont l'essence semblerait être qu'il faut à à la fois que toute progéniture ressemble à ses progéniteurs et qu’aucune progéniture ne ressemble à ses progéniteurs. Et sans l’exci-

tation légèrement irritante produite par ce perpétuel croisement,

notre existence s'écoulerait dans l'inconscience et le sommeil.

Tant que nous n'aurons pas compris que le noir, encore qu'il ne soit pas blanc, peut cependant être plus blanc que le blanc même (et il n'est pas un peintre qui ne soit prêt à représenter par une teinte évidemment noire un objet qui en réalité est plus

. blanc que ceux qui, dans son tableau, paraissent évidemment

blancs) il se pourra que nous soyons bons logiciens, mais nous

. serons encore de piètres dialecticiens. Tant qu'il reste susceptible

d'être traité logiquement, notre savoir en est encore à ses débuts. Pour qu'il soit vraiment vital, il faut qu'il soit transmué en ce sens ou instinct qui dépasse complètement la sphère où les mots peuvent exister. Car l'instinct est au savoir ce que la conscience morale est aux raisonnements qu'on fait sur le Bien et le Mal : il faut que ce raisonnement soit assez rapide pour prévenir tout

appel conscient aux premiers principes, et même il faut parfois

qu'il aille en apparence à l'encontre de ces principes, sans quoi

notre action clochera. Bref, il faut que ce raisonnement devienne

automatique pour que nous puissions nous fier à lui. Tandis

que nous tâtonnons pour trouver les fondements de notre con-

viction, 1l arrive souvent que notre conviction s'écroule, comme

| Pierre qui, par manque de foi, s’enfonçait dans les eaux de la » mer de Galilée ; en sorte que le fait même de pouvoir | être prouvé

est un argument a priori contre la vérité de ce qu ‘on prouve, “ ou du moins contre l'importance pratique, pour la grande majo-

rité des hommes, que peut avoir tout ce qui repose sur une démons-

tration.

Car pouvoir prouver une chose, c’est sentir que cette chose a . besoin de preuve ; or les choses qui ont une véritable importance pratique pour les hommes dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, se passent de toute preuve. Le besoin de preuve devient,

4 Dbrsque le savoir est certain, quelque chose d'aussi suranné que

l'usage de fortifier les villes à l'intérieur d'un vieux pays depuis longtemps civilisé. À quoi bon mettre en état de défense ce qui est imprenable, ou ce qui vraisemblablement ne sera jamais attaqué ? On répliquera sans doute que c'est précisément parce que ces fortifications furent bâties jadis que nous pouvons nous en passer aujourd'hui. Mais cette réponse n'enlève rien à notre | argument, qui n’est pas qu'il soit déraisonnable de démontrer, | mais qui est que, tant qu’on juge qu'une démonstration est encore : nécessaire, et par suite tant qu'on la tient toujours en état de servir, la chose démontrée n'est pas encore sue d'une façon définitive «et complète. Qui s'excuse s’accuse (1) et si une idée a besoin, pour s'affirmer, d'avoir recours à la vantardise «et à la jactance de la démonstration continuelle, c'est qu'elle n'est encore qu'une espèce de parvenue, et nous ne perdrons rien à la laisser à l'écart jusqu’à ce qu'elle ait moins besoin d'emboucher sa trompette. Ïl n'y a qu’une alternative, et c'est, que cette idée qui fait tant bruit, n’est peut-être qu'une erreur qu'on est en train de démasquer ; car, si les preuves en faveur d'une opinion quelconque sont depuis bien longtemps regardées comme superflues et que malgré cela on éprouve de temps à autre le besoin de lui en chercher de nouvelles, cela veut dire que cette opinion est condamnée.

S'il y a quelque vérité dans ce que nous venons d'exposer, il s'ensuit qu'il serait bon de modifier quelque peu le sens que nous donnons aux mots « Science » et « scientifique ». Ce n'est pas que mous devrions parler avec dédain de la science, mais c'est que nous devrions reconnaître plus nettement que nous ne l'avons fait jusqu’à présent, qu'il y a deux classes différentes de savants, correspondant assez exactement aux deux grands partis en lesquels le monde politique se divise. Les gens qui composent la première de ces classes sont profondément versés dans les sciences qui sont devenues déjà la propriété du genre humain tout entier. Ils possèdent, confirment et perpétuent, en les faisant pénétrer encore plus profondément dans l'esprit des hommes,

(1) En frençaïs dans le texte, IN. T]

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