CHAPITRE XIII
Ou, en d’autres termes : « Je ne peux pas plus croire que les
structures si bien adaptées de certaines espèces sont dues à des . causes inconnues, que je ne peux croire que la forme si bien adaptée du cheval de course peut s'expliquer en l’attribuant à - des causes inconnues ».
J'ai passé plusieurs heures à tourner et à retourner ce passage
» en tous sens, avec le désir très sincère d'arriver à saisir l’idée
- précise qu'il contient ; mais plus je lai examiné et plus je me suis
convaincu qu'il ne contient, ou du moins n'exprime, aucune idée claire ou définie. Si je pensais qu'il ne s’agit que d'une simple faute d’inattention, je n'attirerais pas l'attention du lecteur sur ce passage. Ce livre contient déjà sans doute assez de fautes de ce genre-là par lui-même sans que j'y introduise aussi, sans nécessité, celles d’un grand homme. Mais il me semble qu'il est nécessaire de signaler celle-ci, car il est impossible de croire que si M. Darwin avait une idée bien nette de la théorie qu'il soutient, il n'aurait pas pu, — après avoir passé tant d'années à réfléchir
sur son sujet, — écrire cette phrase, surtout à l'endroit où 1l l’a
écrite.
Car en somme, après avoir fait l’aveu d'une certaine erreur de calcul, il se disculpe, plus ou moins, par une phrase qui sonne si juste que quatre-vingt-dix-neuf lecteurs sur cent la liraient sans s’y arrêter, à moins qu ils ne fussent obligés, pour les besoins de leur propre cause, de l’examiner avec soin ; sur quoi, ils s’aperçoivent qu'elle est à peu près aussi dépourvue de sens qu'une phrase peut l'être.
Le point faible de la théorie de M. Darwin, c'est qu'on n'y trouve pas ce qu'on pourrait appeler « la puissance motrice » qui produit et dirige les variations que le temps se charge d’accu-
. muler. Elle traite admirablement de l'accumulation des variations
chez les êtres déjà en train de varier, mais elle ne fournit pas un assez grand nombre de variations assez importantes à accumuler. Mais qu'on y introduise la puissance motrice indiquée par La-
. marck, — en y ajoutant les principes suivants : la mémoire agissant
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sur la reproduction, la continuité de la personnalité, et par suite l'hérédité des habitudes et la tendance qu'a la conscience à s'effa-
cer, — et tout aussitôt le mécanisme de M. Darwin se trouve fonctionner admirablement. Ce que M. Darwin nous a fait comprendre, c'est que, d'une façon ou d'une autre, les variations s'accumulent, et que l’évolution est la véritable explication des énormes différences de structures que nous voyons autour de nous ; alors qu'avant qu'il eût écrit il n'y avait presque personne qui crût cela. Si opposé que nous lui soyons dans les détails, il faut reconnaître que le triomphe du principe de l'évolution est, et restera, son ouvrage ; et on ne saurait guère imaginer d'ouvrage plus important que celui-là. Néanmoins je ne peux pas croire “ que la « sélection naturelle » s'exerçant sur de petites variations # fortuites, indéfinies et inintelligentes, produirait les résultats que nous voyons. Nous sentons la nécessité de quelque chose qui donne aux variations un but plus défini, et qui, par conséquent, “ provoque de temps à autre des bonds en avant plus hardis. On ne peut pas s'empêcher de penser que, si les variations grâce M auxquelles les genres finissent par apparaître sont aussi peu importantes à leur début, et à chaque phase successive, que M. Darwin paraît le croire, il est douteux que tant de plantes et d'animaux soient de cette façon à chaque instant sauvés, comme on dit, « par la peau de leurs dents ». Ou, pour parler le langage de la ! Bible : Dieu n'est pas observateur impitoyable des iniquités ; M mais d'autre part, quand les tours de Siloé s’écroulent, elles écra-
sent les justes aussi bien que les méchants. 4
En présence de la théorie de M. Darwin, on sent que si on #4
admet que l'être le plus inférieur possède la faculté (si petite * soit-elle) de varier, la découverte de cette faculté nous conduit
aussi près de l'Origine, des Espèces que nous pourrons nous en
approcher jamais. Car personne n'a la prétention d'expliquer l'origine de la vie. Mais si un être doué de la faculté de varier se reproduit, il est évident que l'être qu'il reproduit sera doué lui aussi de cette faculté de varier. En sorte, que en lui donnant assez de temps et d'espace, personne ne peut dire où un tel être pourra ou voudra s'arrêter. ; .
Si la cellule primordiale n'avait été capable de se reproduire qu'une seule fois, il s’en serait suivi une lignée unique de descen-