‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 118 sur 135 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

leurs conditions d'existence, et qu'une capacité innée d’être affectés dans leur structure et dans leur instinct par des causes semblables à celles qui nous affectent nous-mêmes. Mais quoi qu'il en soit, ils varient quelque peu, et s'ils ne variaient pas ils ne seraient pas devenus, avec le temps, aussi différents les uns des autres qu'ils le sont aujourd'hui. C'est l'origine et le caractère de ces variations qu'il s’agit de connaître.

De notre côté nous disons qu'elles se produisent chez un être en conséquence du sentiment qu'il a de ses besoins, et qu'elles varient à leur tour en conséquence des changements qui, survenant dans le milieu ambiant de cet être, font varier ses besoins, et en conséquence de l'apparition, chez beaucoup d'êtres, de nouveaux désirs nés de la satisfaction même des anciens. Nous disons que les variations dépendent en grande partie de différences individuelles d'intelligence et de tempérament ; qu'elles sont communiquées, et, avec le temps, transmises sous forme de ce que nous appelons habitudes ou structures héréditaires, encore que ces habitudes ne soient, en réalité, que des souvenirs, intenses et résumés, de la façon dont certains êtres ont aimé à modeler le protoplasma. Nous disons que la question de savoir si ceci ou cela est vraiment bon, se règle de la même façon que la question touchant la bonne qualité du pudding, qui se prouve par le fait même qu'on le mange ; autrement dit : par les rigoureuses épreuves éliminatoires auxquelles la plupart des organismes vivants sont soumis. De son côté, M. Darwin dit qu'il n’y a pas de preuves certaines en faveur d'aucun grand principe, ou d’une tendance existant chez l'être lui-même, et qui dirigerait la variation et l'empêcherait de s'égarer; mais que les plus étonnantes adaptations des structures aux besoins ne sont que le résultat de petites variations aveugles, accumulées par l'opération de la « sélection naturelle » qui devient ainsi la principale cause de l’origine des espèces.

J'en ai peut-être assez dit pour que le lecteur se rende compte que tout le débat est à rouvrir. Je me contenterai donc ici de faire remarquer que nous pouvons admettre qu'il n'y a entre l’homme et les animaux inférieurs aucune différence fondamentale

en ce qui concerne l'intelligence, la mémoire et le sentiment des besoins, et que, chez l’homme, nous voyons distinctement une tendance au progrès, qui opère au moyen du pouvoir qu'il possède de profiter de son expérience et de la transmettre, mais qui opère dans des directions que l’homme ne peut pas voir de très loin par avance. Et cette même tendance, nous la retrouvons chez la plupart des animaux supérieurs à l’état domestique, tels que les chevaux, à qui nous avons appris le petit galop, et les chiens, à qui nous avons appris à arrêter. Et nous le remarquons plus particulièrement en suivant la ligne du plus récent développement, sur laquelle l'équilibre des convictions définitives n’a pas encore été complètement atteint. On ne trouve, — et on ne s'attend pas non plus à trouver, — beaucoup de savoir a priori, soit chez l'homme, soit chez les animaux. Mais on en trouve un peu dans les commencements de chaque habitude, et au cours de tout le développement de chaque habitude, aux débuts de laquelle, et à chaque perfectionnement successif de laquelle la méthode déductive et la méthode inductive, combinées, président. C'est ainsi que l'effet, partout où nous pouvons le mieux observer ses causes, semble surtout produit par un désir pour un objet défini. Dans certains cas, c'est un désir sérieux et sensé ; dans d’autres, c'est un caprice ; dans d’autres encore c’est un désir inopportun ; et parfois aussi l'effet est produit par une faute qui, entre les mains d'un être bien doué d’autre part, devient un atout. Chez les animaux et les plantes à l'état de nature les divergences se sont accumulées lorsqu'elles répondaient aux désirs constants de l'être lui-même, et lorsque ces désirs tendaient véritablement à son avantage permanent. Chez les plantes et les animaux à l’état domestique, elles se sont accumulées lorsqu'elles répondaient un peu aux désirs personnels de l'être et beaucoup aux désirs de l’homme. Car tant que ces divergences étaient du goût de l’homme, elles étaient avantageuses pour l'être modifié, et quand l’homme cessait de les rechercher, elles devenaient désavantageuses pour cet être, et par suite cessaient de s'accumuler. Assurément les résultats produits dans l'adaptation des structures aux besoins chez un grand nombre de plantes et d'insectes s'expliquent bien mieux

} CHAPITRE XIII selon cette théorie, que je crois être celle de Lamarck, c'est-à-dire en supposant que ce qui se passe chez nous s’est passé chez toutes les créatures, — qu'en supposant que ces adaptations sont le résultat de variations complètement aveugles et inintelligentes.

Qu'on me permette de donner deux exemples de ces adaptations, tirés de La Genèse des Espèces de M. Saint-George Mivart, ouvrage sur lequel je désirerais attirer tout particulièrement l'attention du lecteur, qui fera bien, aussi, de lire les réponses que M. Darwin a faites à M. Mivart (p. 176 et suivantes de La Sélection Naturelle, éd. 1876).

Voici ce que dit M. Mivart :

« Certains insectes qui imitent des feuilles vont jusqu'à copier même les cicatrices laissées sur ces feuilles par des insectes ou de petits champignons. M. Wallace dit à propos des insectes appelés « baguettes marchantes » : «(Un de ces animaux (ceroxylus laceratus) que je me suis procuré à Bornéo était couvert d’excroissances foliacées d’une couleur vert-olive clair, de telle sorte qu'il ressemblait exactement à une baguette recouverte par une mousse rampante ou une jongermannie. Le Dyak qui me l'apporta soutenait qu'elle était couverte de mousse, bien qu'en vie, et ce ne fut qu'après l'examen le plus minutieux que je pus me convaincre quil n'en était pas ainsi ». De même à propos du papillon-feuille il dit : « Nous nous trouvons ici en présence d’un fait encore plus extraordinaire, car nous voyons que ces insectes représentent des feuilles à toutes les phases possibles de leur corruption : couvertes de pustules et de taches diversement disposées, percées de trous, et souvent couvertes irrégulièrement de petits points d’une poudre noire, rassemblés en groupes et en ronds, et qui ressemblent de si près aux différentes espèces de très petits champignons qui poussent sur les feuilles mortes, qu'on ne peut, à première vue, s'empêcher de penser que les papillons eux-mêmes ont été attaqués par ces champignons ».

Je ne peux pas plus croire que ces champignons artificiels dont se parent ces papillons sont dus à l'accumulation de petites variations inintelligentes, et parfaitement aveugles, que je ne peux croire que les fleurs artificielles qu’une femme porte à son chapeau

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y sont venues sans qu'il y ait eu intention ; ou qu'un agent de police s ‘habille en bourgeois EE idée de faire croire à sa victime qu'il n'est pas de la police.

M. Mivart dit encore :

« Dans l'ouvrage dont je viens de parler (La Fertilisation des Orchidées) M. Darwin donne une série d'exemples des moyens les plus étonnants et les plus compliqués par lesquels les orchidées mettent à profit les visites des insectes pour leur fertilisation,

— structures si merveilleuses qu'on ne saurait rien imaginer de plus étonnant, si ce n’est le fait d’en attribuer l’origine à de petites variations fortuites et indéterminées.

« Ces exemples sont trop nombreux et trop détaillés pour que je puisse les citer tous ici; mais dans son Origine des Espèces il en décrit deux qui ne peuvent être passés sous silence. Chez l'un (le coryanthes) la lèvre inférieure de l’orchidée est élargie en forme d’auget, au-dessus duquel sont placées deux cornes qui secrètent de l’eau. Celles-ci remplissent l’auget, duquel, lorsqu'il est plein, l’eau s'écoule par une gouttière latérale. Les abeilles qui visitent l’orchidée tombent dans l’auget, et se traînent jusqu'à la gouttière, par laquelle elles s’échappent. Grâce à la disposition spéciale des différentes parties de la fleur, la première abeille qui tombe ainsi emporte la masse du pollen collée à son dos ; et lorsqu'ensuite elle prend un second bain involontaire dans une autre fleur, à l'instant où elle en sort le pollen attaché à son corps entre en contact avec le stigmate de cette seconde fleur, et la féconde. Dans l’autre exemple, celui du catasetum, lorsqu'une abeille ronge certaine partie de la fleur, elle touche inévitablement une longue projection sensible que M. Darwin nomme une « antenne ». « Cette antenne », dit-il, « fait vibrer une membrane qui se rompt aussitôt ; et cela détend un ressort par lequel la masse de pollen est projetée comme une flèche dans la direction exacte, et adhère par son extrémité visqueuse au dos de l'abeille ». (La Genèse des Espèces, p. 63.)

Personne ne sait conter une histoire aussi agréablement que M. Darwin, mais je ne peux pas plus croire que tout cela s’est fait sans qu'il y eut intention de la part de l’orchidée, ni qu’elle

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