‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 124 sur 135 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

à jour le rôle de Pénélope et à défaire son ouvrage en variant dans l’une quelconque des autres directions sans nombre qui lui sont ouvertes et qui toutes, celle-ci exceptée, tendent à détruire la ressemblance, et cependant peuvent être encore plus avantageuses pour l'être à quelque autre point de vue, et par conséquent tendre à le conserver ? De plus, ici aussi je pense (mais je ne suis pas certain) que nous retrouvons encore une fois l'erreur primitive . de M. Darwin dans ces mots : « Si nous cherchions à expliquer ces ressemblances indépendamment de la « sélection naturelle » et par une simple variabilité flottante ». C'est donc qu'après tout M. Darwin « explique ces ressemblances par une simple variabilité flottante » ; car, de toutes les variations, sans exception, qu'il nous cite, il n'y en a pas une seule qui s'explique — ainsi que je l’ai montré dans le chapitre précédent, — par la « sélection naturelle », si ce n’est indirectement.

Ïl m'est impossible de traiter cette question plus à fond ; mais Je recommande au lecteur de se reporter à d’autres paragraphes de l'Origine des Espèces dans le voisinage de celui que je viens de citer ; il se peut qu'en les lisant il pense que j'aurais dû citer plus au long la réponse de M. Darwin ; mais, tout compte fait, je crois qu'il trouvera que le passage que j'ai copié suffit. Je ne cite pas le paragraphe suivant de M. Darwin, car je ne vois pas que « les suprêmes détails de la perfection en fait de mimétisme » offriraient une sérieuse difhculté si la théorie de M. Darwin expliquait le mimétisme. Car si elle l’expliquait elle pourrait expliquer bien d'autres phénomènes. Mais j'ai l'impression bien nette que sans l’aide de quelque chose de plus que la faculté de varier, de quelque chose qui donnerait un but défini aux variations, toute la « sélection naturelle » du monde n'aurait pas pu empêcher que la vie ne fût tombée dans la stagnation et l’hébètement, à cause de la tendance indéfinie des variations, qui n'auraient pu produire ni un persécuteur ni un persécuté, et qui auraient toujours tourné en rond autour de la cellule primordiale jusqu’à ce que, de lassitude, elles se fussent arrêtées.

__ Ainsi donc, contre l'opinion de M. Darwin l’objection de | M. Mivart me paraît fatale. Je crois, aussi, qu’en lisant les pages

êmes de M. Mivart, le lecteur sentira mieux encore toute la. force de cette objection. Mais contre l'opinion que je soutiens, elle se brise complètement : car, si on admet « une petite dose de jugement et de raison » chez l'être qui varie, — et si on admet la continuité de la personnalité et de la mémoire, — une tendance définie est aussitôt donnée aux variations. Dès lors l’évolution est mise en marche ; et elle est maintenue dans la bonne voie : et elle est poussée en avant à chaque phase par ( la petite dose de raison, etc. » qui l'a rendue capable de faire son premier pas. Pour tout dire, nous avons enfin un gouvernail, et nous pouvons piloter tout être qui est assez mécontent de son sort pour faire un effort sérieux en vue de l'améliorer, jusqu'à un port — et même jusqu'à un port très éloigné de l'endroit où nous l’avons rencontré.

On a fait valoir contre la théorie de M. Darwin ce fait, que si toutes les espèces et tous les genres sont devenus différents les uns des autres grâce à l'accumulation de variations légères mais en général fortuites, il ne s’est pas, autant que nous en pouvons juger, écoulé assez de temps pour que toutes les formes actuelles aient pu évoluer selon un procédé aussi lent. Sur ce sujet encore, je renvoie le lecteur au livre de M. Mivart, dont j'extrais ce qui suit :

« Récemment Sir William Thompson a tiré des arguments de trois séries d'investigations qui aboutissent approximativement au même résultat. Voici ces trois séries d’investigations : [° l’action des marées sur la rotation de la Terre : 2° la durée probable du temps pendant lequel le soleil a éclairé notre planète ; et 32 la température de l’intérieur de la Terre. Le résultat auquel ces recherches l'ont conduit est qu'il faut fixer à cent millions d'années la période allant depuis l'apparition de la vie sur la Terre, en passant par toutes les époques géologiques pendant lesquelles nous savons que la vie a existé, jusqu'à l'établissement de l'état de choses actuellement existant à la surface de la Terre. Si nous considérons ces résultats comme exacts, la première question qui nous vient

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é à l'esprit est celle-ci : La durée de cette période a-t-elle été vrai- semblablement assez longue pour qu'’ait pu avoir lieu l’évolution, par la « sélection naturelle », de toutes les formes organiques ? Et la seconde question que nous nous posons est celle-ci : « Cette période a-t-elle été vraisemblablement assez longue pour que se soient déposées les couches qui ont dû se déposer, si toutes les formes organiques se sont constituées par degrés infinitésimes, comme le veut la théorie darwinienne ? » (La Genèse des Espèces, p. 154.)

Ensuite M. Mivart cite le passage suivant d’un livre de M. Murphy, que je n'ai pas lu :

« Darwin dit avec raison que le sc ne le cède à aucune espèce naturelle pour la parfaite coordination de ses parties, « toutes agencées en vue de lui permettre d'atteindre une extrême vitesse et de fatiguer à la course une proie faible ». Et pourtant c'est une espèce artificielle (et même, au point de vue physiologique, le lévrier ne constitue pas une espèce) formée par une sélection prolongée, à l’état domestique. Et il n’y a pas lieu de supposer

qu'aucune des variations choisies pour le former ait été autre

chose qu’une variation graduelle et presque imperceptible. Sup-

posons donc qu'il ait fallu cinq cents ans pour dégager la forme du lévrier de l’ espèce de loup dont il provient. Ce n'est là qu'une conjecture mais ces cinq cents ans donnent une idée de la lenteur de cette sélection. Eh bien, s’il en est ainsi, combien de temps faudra-t-il pour qu'un protozoaire, ou même un poisson dans le genre d'un têtard, devienne un éléphant ? Ne faudra-t-il pas une

période un million de fois plus longue ? » (La Genèse des Espèces, p. 155.)

Je serais bien fâché de prononcer un jugement quelconque sur

ces données, mais j'ai l'impression que si les différences qui sé- . parent un éléphant d’un poisson dans le genre d'un têtard ont été amenées par l'accumulation de petites variations qui n'ont pas été dirigées par l'intelligence et le sentiment des besoins, aucune période de temps que l’homme soit capable de concevoir ne sufhrait pour que ces différences se développassent. Mais accordez « une petite dose de raison et de jugement » même à des

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