‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 131 sur 135 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je termine ici l'exposé de ma thèse, quoique je sache fort bien que je n'ai fait que franchir tout juste le seuil de mon sujet. Cet ouvrage est une tentative, que je présente au lecteur comme | une esquisse ou un projét en vue, peut-être, d'un nouvel effort, dans lequel ;” ] ai l'espoir d'être aidé par les critiques que ce volume! pourra susciter. Mais, tel qu'il est, il faut, pour le moment, que je l'abandonne.

Nous avons vu que nous ñe pouvons rien faire parfait real tant que nous ne le faisons pas inconsciemment ; et que nous ne pouvons rien faire inconsciemment tant que nous ne pouvons pas le faire parfaitement, À première vue, cela semble illogique ; mais la logique et l'accord avec les principes sont des articles des luxe réservés uniquement aux dieux et aux animaux inférieurs. C'est ainsi qu'un enfant ne sait véritablement nager que lorsqu'il peut nager. L’effort conscient n'est que l'opération par laquelle | se polissent les angles bruts de ces deux propositions contraires, \ jusqu'à ce qu'elles finissent par s'ajuster si étroitement qu'il devient impossible de les séparer. 4

Par suite, toutes les fois que nous constatons qu'un être ests capable d'accomplir une opération difficile et compliquée presque sans effort, et même sans effort : que ce soit un oiseau qui fait! son nid, ou un œuf de poule qui se transforme en un poussin,| ou un ovule qui se façonne en bébé, nous pouvons conclure que

| cet être a déjà fait la même chose un très grand nombre de fois, Nous avons vu que les phénomènes que présente l’hérédité sont tellement semblables à ceux de la mémoire, et sont si com- | plètement inexplicables selon n'importe quelle autre supposition, que nous avons reconnu qu'il est plus facile de supposer qu'ils sont | dus à la mémoire (en dépit du fait que nous ne nous souvenons | pas de nous être souvenus) que de croire que, parce que nous . n'avons pas conscience de nous être souvenus, ces phénomènes ne peuvent pas être dus à la mémoire.

C'est ainsi que nous avons été amenés à examiner ce qu'on | entend par l'identité personnelle, afin de voir s’il existait des motifs suffisants pour nier que l'expérience que nous avons évidemment | dû acquérir quelque part, ait été acquise par nous lorsque nous étions dans la personne de nos ancêtres. Et nous avons trouvé, | non sans surprise, que si nous n ‘admettions pas que nous avons pu l'acquérir ainsi, c'est-à-dire à l'époque où nous étions véritablement notre ancêtre le plus éloigné, nous serions obligés de modi- | fier du tout au tout l’idée que nous nous faisons de la personnalité.

En conséquence nous avons admis que les phénomènes de l'hérédité; tant en ce qui concerne l'instinct qu’en ce qui concerne la structure des êtres, étaient principalement dus au souvenir de leurs expériences passées, accumulées et fondues ensemble au point d'être devenues automatiques, un peu de la même façon qu'après une longue vie

« … la longue expérience atteint Aux grandes visions de l’esprit prophétique ».

Après avoir examiné certains phénomènes de la mémoire, et plus particulièrement son état de suspension et son réveil, nous avons cherché quels devaient être les principaux phénomènes correspondants dans la vie des espèces, selon l'hypothèse qu'ils seraient principalement dus à la mémoire.

Je crois pouvoir dire que nous avons trouvé que cette hypothèse s’ajustait d’une manière assez satisfaisante aux faits tels qu ils existent, Nous avons vu qu’un bon nombre de questions

telles que celle de la stérilité des hybrides, les phénomènes de le vieillesse et l'apparition presque constante de la puberté vers le fin de la croissance s’expliquaient ainsi d’une manière plus complète qu'elles ne s'étaient expliquées, à ma connaissance, selon n'importe quelle autre hypothèse. 4

Nous avons examiné le seul phénomène qui parût démentir | absolument que l'instinct soit une habitude héréditaire, c'est-à-. dire la structure et l'instinct des insectes neutres. Cette Pa et cet instinct sont extrêmement différents de ceux des parents de ces insectes, et il semble impossible qu'ils soient transmis” aux descendants par des individus de la génération précédente doués d’une structure et d'instincts semblables, attendu que ces. individus-là sont stériles. Je n’affirme pas que cette difficulté a. entièrement disparu, car il faut convenir que la mamière dont la structure de la larve est mutilée ne nous est pas bien connue. Et 1l est probable que ce point restera obscur tant que nous ne connaîtrons pas l’histoire des débuts de la civilisation chez les abeilles mieux que nous ne la connaissons, semble-t-il, quant à À présent. Mais je suis certain que cette difficulté s’est réduite à des proportions telles qu’il est probable qu'elle paraîtra bien peu de chose en comparaison de la difficulté que constitue l'attribution « de l'instinct à toute autre cause que l'habitude héréditaire, —" ou l'habitude héréditaire modifiée par un changement dans les, conditions de l'être.

Ensuite nous avons cherché quel est le grand principe qui pré side aux variations, et nous avons répondu avec Lamarck : qu'il faut que ce soit le ( sentiment du besoin ». Et, tout en restant hantés par le soupçon qu'il pouvait y avoir là un cercle vicieux, ét en nous rendant compte que nous n'étions pas beaucoup plus près de l’origine de la vie qu’au début de nos recherches, nous n'avons pas laissé de conclure que c'était à en. effet la plus vraisemblable origine des espèces, et par suite” des genres ; et que l'accumulation des variations qui, avec le À temps, finissaient par équivaloir à des différences spécifiques et} génériques, était due à de l'intelligence et à de la mémoire chezll l'être qui varie plutôt qu’à l'opération de ce que M. Darwin am

CHAPITRE XV k ommé la « sélection naturelle ». En même temps nous avons if reconnu que la marche de la nature, à ce point de vue, est bien telle que M. Darwin l'a représentée, en ce sens qu'il y a en effet {we lutte pour la vie, et que le plus faible doit fatalement dispa- raître. Mais nous avons nié que cette branche de l'activité de la nature pût avoir pour résultat l’accumulation de beaucoup de variations, ou même d'une seule peut-être, à moins que ces variaÿ tions ne fussent dirigées principalement par un sentiment intelli- gent du besoin, combiné avec la continuité de la personnalité * et de la mémoire.

En conséquence, nous concluons que le petit ovule fécondé amorphe, dont chacun de nous est sorti, possède le souvenir latent de tout ce qui est arrivé à chacun de ses ancêtres antérieure-

. ment à l'époque à laquelle cet ancêtre est sorti du corps de ses parents, — pourvu toutefois que les impressions faites sur chacun d'eux aient été assez vives ou assez souvent répétées pour que le dernier descendant s’en souvienne.

Dans tout développement normal, chaque phase traversée par l'ovule fécondé le conduira à ce qu’il doit faire ensuite, en même temps qu’elle l'en fera souvenir ; de la même façon que, lorsque nous récitons un morceau que nous savons par Cœur, nous sommes conduits de phrase en phrase par la phrase qui a immédiatement

. précédé celle que nous venons de prononcer. . Et cela, pour la raison que voici : que, de même qu'il faut être deux pour « raconter » quelque chose, l’un qui parle et l’autre qui écoute et comprend, et sans lequel, bien que beaucoup de choses auraient pu être dites, cependant rien n'aurait été raconté ; de même aussi il faut deux personnes, si l'on peut dire, peur se . « souvenir » de quelque chose : l’une, l'être qui se rappelle ; l'autre, . le milieu ambiant de l'être tel qu’il était la dernière fois que l'être s'est souvenu. C’est pourquoi, malgré que l'ovule, aussitôt après la fécondation, soit rempli de tous les souvenirs de ses deux . parents, toutefois aucun de ces souvenirs ne peut normalement devenir actif jusqu’à ce que l’ovule d’une part et son milieu ambiant de l’autre soient devenus assez semblables à ce qu'ils étaient la dérnière fois que l'événement dont l’ovule doit se souvenir à

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et l'être fait ce qu'il fit la dernière fois qu'il s’est trouvé dans la situation où 1l se trouve à présent. Et cela est cause que le même * ordre est toujours suivi dans toutes les phases du développement “ à chaque génération successive. 1,

La vie, donc, c'est la foi fondée sur l'expérience ; expérience “ qui, à son tour, est fondée sur la foi ; ou, plus simplement, c'est « la mémoire. Les plantes et les animaux ne diffèrent les uns des autres que parce qu'ils ont des souvenirs différents. Les plantes M et les animaux ne croissent sous les formes que nous leur voyons M que parce que cette forme est leur souvenir, l'idée qu'ils se font M de leur histoire. ai |

De là le terme d’ « Histoire Naturelle » dans le sens où nous l'appliquons aux plantes et aux animaux que nous voyons autour de nous. Car assurément l'étude de l’histoire naturelle ne signifie pas autre chose que l'étude des plantes et des animaux euxmêmes, que nous considérons, au moment où nous employons les mots « Histoire Naturelle », comme la partie la plus importante de la nature.

Un être vivant soutenu par une masse de saine mémoire ancestrale est un être jeune et en pleine croissance, libre de maux et de peines, et sachant à fond tout ce qu'il a eu à faire jusqu'ici, * mais ayant encore beaucoup de choses à se rappeler. Un être qui trouve sa propre personne et son milieu assez semblables à ce que furent la personne et le milieu de ses parents vers l'époque où ils l'engendrèrent, pour n'être pas forcé de s’apercevoir qu'il ne s'est jamais trouvé dans une situation semblable, est un être dans toute la force du printemps de sa vie. Mais l'être qui commence à prendre conscience de soi-même est un être qui commence à s'apercevoir que la situation dans laquelle il se trouve est nouvelle pour lui.

Ce sont donc les beaux jeunes gens qui sont véritablement les « sages vieillards » pleins d'expérience. Eux seuls ont pour les guider une mémoire fidèle ; eux seuls connaissent les choses telles qu'elles sont, et c’est à eux que nous devons demander conseil, lorsque nous commençons à vieillir, si nous voulons pérsévérer

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