CHAPITRE XV
dans la vérité. Tout le charme de la jeunesse lui vient de l'avantage qu'elle a sur la vieillesse pour ce qui est de l'expérience. Et quand, pour une raison quelconque, cette expérience vient à manquer “ou s'emploie mal, le charme se rompt. Au lieu de dire que nous » vieillissons, 1l serait plus juste de dire que nous redevenons nouveaux, ou qe nous rajeunissons ; ; et que ce qui nous perd, c'est | notre inexpérience, qui nous pousse à faire des choses auxquelles nous n ‘entendons rien, et qui finit par nous débarquer dans l’im- | puissance totale de la mort. Le royaume des cieux est le royaume des petits enfants.
L'être vivant qui est privé de toute mémoire meurt. S'il est privé d'une grande partie de sa mémoire, il s’évanouit, ou il dort ; et quand sa mémoire reparaît, nous disons qu'il est revenu à la vie.
» Par conséquent la vie et la mort devraient s'appeler la mémoire “et l'oubli, car nous sommes morts à tout ce que nous avons oublié. La vie est cette propriété de la matière en vertu de laquelle la matière est capable de se souvenir. La matière qui peut se souvenir est vivante, la matière qui ne > peut pas se souvenir est morte LA VIE, donc, C'EST LA MÉMOIRE. La vie d'un être se la mémoire de cet être. Nous sommes tous faits, au début de notre existence, de la même étoffe, et si nous ne nous souvenions pas de choses différentes, nous serions tous absolument semblables les uns aux autres. Quant à l’étoffe même dont nous sommes faits, nous ne savons pas ce que c'est, sinon qu'elle est « celle dont sont faits les songes ».
… Je sais qu'il y a, d'un bout à l’autre de ce livre, beaucoup d'expressions qui ne sont pas scientifiquement exactes. Ainsi, je dis 'que nous tendons vers le centre de la Terre, quand je devrais, Me crois, dire que nous tendons vers le centre de gravité de la Terre. Je parle de la « cellule primordiale » quand je ne veux que désigner la forme la plus primitive de la vie, et ainsi non seulement j'ai l'air d'admettre comme prouvé que la vie a une origine unique, alors qu'il n’est nullement nécessaire de le supposer, et qu'il n'y a probablement rien qui le prouve ; mais encore j emploie ce
terme en dépit du fait que l'amibe qui paraît être « la Er la ph CE primitive de la vie » n'est pas du tout, semble-t-il, un Ju e:à
ns bien 1 d’autres erreurs de ce genre, et je suis certai qu'il y en a encore un plus grand nombre que j'ignore, m qu'on ne tardera peut-être pas à me signaler. ÿ Toutefois, j'ai pensé que dans un ouvrage du genre de celui-c les mots qu'il m'aurait fallu ajouter pour être scientifiquement précis ne valaient ni le papier, ni l encre, ni la perte d’ espace que leur introduction supposerait. Du reste, j'ignore tout de la science, … et 1l est bon qu'il n'y ait pas de malentendu sur ce point. Je ne” sais pas, et ne désire pas savoir, plus de faits particuliers qu'l n m'en faut pour pouvoir présenter mon sujet sous une forme suff-… samment ample et facile à embrasser d’un seul coup d'œil. rer 1 tandis que je m'efforçais d'arriver à ce but, je me suis trouvé en . présence de quelque point qui demandait instamment à être élucidé, j'ai fait mon possible pour l'élucider de mon mieux; " autrement, — c'est-à-dire si ce point ne demandait pas instam-. ment, et malgré tous mes efforts pour le réduire au silence, à! être étudié de près, — j'ai pensé que du moment qu'il était confus M et indistinct dans la nature, je ferais mieux de le rendre tel quel. dans mon ouvrage. ; Néanmoins, quand on a marché pendant un certain temps à’ travers un bois rempli de glouterons, il est inévitable qu'il vous en reste quelques-uns d’attachés à vos habits. Or, je crains d’avoir laissé, dans quelques endroits de mon livre, un certain nombre de glouterons de ce genre-là ; trop peut-être pour que me le, pardonnent les lecteurs auxquels je m'adresse, et qui sont les” seuls auxquels je désire plaire. Heureusement ces lecteurs-là . sont les plus indulgents critiques du monde, et laissent passer | bien des choses que des lecteurs plus consciemment scientifiques | qu'eux ne toléreraient point. Pourtant, je voudrais n'avoir pas employé aussi souvent des expressions comme ( centres de pensée | et d'action ».
pouvoir être certain que mes lecteurs n'auront pas, et, en HUE
ne désireront pas avoir, plus de connaissances scientifiques que
je n'en possède ; quelquefois même en auront-ils moins. De
sorte qu'en général nous nous tromperons lui et moi sur les mêmes points, et que nos deux erreurs jointes ensemble feront une vérité * suffisamment exacte dans la pratique.
Sans doute, si j'étais un spécialiste qui rédige un traité ou un manuel sur telle ou telle question de détail, j'avoue que l’exactitude scientifique serait de rigueur (1). Mais j'a plutôt voulu
peindre un tableau que tracer un diagramme, et je revendique
la licence qu'a le peintre « quidlibet audendi ». J'ai fait tous mes efforts pour exprimer l'esprit de mon sujet, mais lorsque la lettre a fait obstacle à l'esprit, je l'ai sacrifiée sans remords.
Ce qu'on appelle communément un « sujet scientifique » ne peut-il pas avoir une valeur artistique qu'il serait dommage de négliger ? Eh bien, si l'écrivain a un sujet qui doit être traité artistiquement, — c'est-à-dire en tenant compte non seulement des faits, mais aussi des sentiments qu'éprouvera le lecteur à l'égard de ces faits, et de la façon dont il souhaiterait que ces faits lui fussent présentés, — faisant ainsi de l'esprit du lecteur un facteur de l'intention de l’auteur au même titre que le sujet luimême, — alors, qu'on accorde à l'écrivain la même licence qu’au peintre. S'il peint le penchant d’un coteau situé à une distance assez grande pour qu'il ne puisse pas distinguer si les arbres qui le couvrent sont des châtaigniers ou des noyers, il n’est pas obligé de traverser la vallée pour l'aller voir. S'il peint une ville il n’est pas nécessaire qu'il sache les noms de ses rues. Si une maison, ou un arbre, est situé d'une façon gênante pour l'effet qu'il veut rendre, il faut que cette maison ou cet arbte s’en aille sans plus de cérémonie. Et lorsque dans un paysage deux traits importants dont ni l’un ni l’autre ne peut se supprimer demandent à être un peu rapprochés ou séparés pour que l'esprit du lieu soit bien exprimé, il faut les rapprocher ou les séparer. Quelle serait la
(1) En français dans le texte, N. T,
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207 Eh TR si RAA FE ot ts ti
vue la plus vraie, par exemple de Shrewsbury, d’un endroit où D . la flèche de Saint-Alkmund se trouve exactement derrière celle de Saint-Mary : une vue qui ne donnerait que la seule flèche visible, ou bien une vue qui donnerait les deux, quoique, en. réalité, l'une d'elle fût cachée par l’autre ? Il me semble bien qu” 6 y aurait plus de fidélité dans cette infidélité que dans la copie SY à fidèle de la nature. On pourrait dire alors que « la moitié serait. *i plus grande que le tout », — à moins toutefois que le peintre … n écrivit en toutes lettres au bas de son tableau que la flèche di Saint-Alkmund est cachée derrière celle de Saint-Mary ; genre » d'explication qui n’ajoute jamais grand chose à la valeur d'une œuvre d'art. Quoique nous fassions, et si scientifiques que nous soyons, nous ne pouvons jamais atteindre à la vérité absolue, et la question qu'il faut se poser est plutôt : « à quelle sauce les gens aiment-ils qu'on leur accommode leur erreur ? » que : «estl possible de ne leur donner aucune erreur ? » Pas plus que le peintre l’homme de science ne peut être absolument véridique. Tous deux, d’une façon ou d'une autre, sont forcés de sacrifier la vérité. Et même si la vérité absolue pouvait s “exprimer, on peut se demander si elle ne se résoudrait pas en inconscience pure et simple, la conscience étant faite, pour ainsi dire, du choc de petites perceptions contraires, choc sans lequel il ne peut y avoir ni intelligence ni souvenir. Ce n'est donc pas ce qu’un homme nous a dit, ou ce qu'il a peint avec des couleurs sur sa toile, qui nous parle en un langage de vie : c'est « ce qu’il nous « pensé » (comme l'a si bien exprimé l’auteur de la lettre déjà citée; c'est cela qui doit guider notre opinion. Qu'est-ce qu'il nous a fait sentir qu'il avait en lui, et qu'il avait l'intention de faire ? S'il en a dit ou s'il en a peint assez pour nous faire sentir que son intention et ses sentiments étaient ce que nous désirions qu'ils fussent, il est allé aussi loin que l'homme peut espérer aller.
Je suis persuadé que toute l'exactitude technique du monde n'augmenterait pas mes chances de réussir à cet égard, si j'ai échoué pour le reste. Et comme c’est là l'unique espèce de réussite que j'aie à cœur, j'ai laissé mes inexactitudes scientifiques sans les corriger, même lorsque je les connaissais. En même temps, je
æ CHAPITRE XV
WE dre que je ne me suis épargné aucune peine pour examiner
à fond tous les points qui pouvaient affecter ma thèse d’une manière Rpporante, soit dans un sens, soit dans l’autre.
On dira peut-être que je suis tombé entre deux chaises, et que
À mon sujet, entre mes mains, a paru dépourvu aussi bien de valeur
scientifique que de valeur artistique. Cela serait grave. Tomber
F 1 entre deux chaises et se laisser pendre pour avoir volé un mouton
. sont les deux seuls crimes
ui
. « Que nul dieu, nul mortel, nulle école n’excusent. »
Il n'est guère à craindre que je me rende coupable du second
” de ces crimes ; quant au premier, je saurai à quoi m'en tenir
* quand le public m'aura éclairé là-dessus.
Il me semble que la théorie soutenue dans ce livre (si toutefois on admet qu'elle est juste) peut avoir une utilité pratique assez considérable, aussi bien en ce qui concerne la politique, c'est-àdire le bien-être de la communauté, qu'en ce qui touche à la médecine, qui s'occupe du bien-être de l'individu. __ En politique, notre théorie nous fait connaître les principes fondamentaux de l’opportunisme, et nous montre qu'il est aussi déraisonnable de faire des expériences sur une trop grande échelle que de n'en pas faire du tout. Nous voyons qu'on ne peut fondre . les idées nouvelles avec les anciennes que graduellement, et en » y conduisant patiemment les peuples, de manière à ce qu'ils aient toujours le sentiment d’une identité continue entre l'ancien et le nouveau. Cela devrait nous enseigner la modération. En effet, la nature, quand bien même elle veut avancer dans une certaine direction, exige qu’on la laisse prendre son temps ; elle ne veut | pas qu'on la pousse de force en avant, et on peut être certain qu elle supprimera plus volontiers un être parce qu'il devancera ses désirs que parce qu'il ne sera pas assez prompt à s'y conformer. C'est ainsi que les plus grands d’entre les musiciens, les peintres et les poètes, doivent leur grandeur plutôt à la fusion et à l’assi- . milation qu'ils ont faite de tout ce qui a été composé, peint ou écrit jusqu'à eux, et particulièrement tout près d'eux, qu'à aucun pas sensationnel qu'ils n'ont pu faire en avant. Ces hommes-là
ne pouvaient pas manquer de faire quelques pas en avant, et des. pas considérables. Car, s'ils n'avaient pas eu ce pouvoir de devancer mi leurs contemporains, ils n’auraient pas non plus été capables de bien assimiler ce qu’on avait fait avant eux ; et quand ils poss: ce pouvoir, l'étude qu'ils font des œuvres du passé l'alimen presque indéfiniment. Car il est bien évident que la Nature plutôt une conservatrice assez libérale qu'une Libérale cons
vers
« Ne sois pas le premier à tenter le nouveau, Ni le dernier non plus à délaisser l'antique. »
Mutatis mutandis, ce que nous venons de dire semblerait s 'appliquer avec autant de justesse à à la médecine qu'à la politique. Nous ne pouvons pas raisonner avec nos, cellules, car elles sont tellement plus savantes que nous qu'elles ne peuvent pas nous È comprendre. Mais, encore que nous ne puissions pas raisonner 14 avec elles, il nous est du moins possible de découvrir ce à quoi dl elles sont le plus habituées, et, par suite, ce qu'elles doivent le. plus probablement s'attendre à recevoir de nous. Nous pouvons de alors veiller à ce qu'elles l’obtiennent, dans la mesure où il en notre pouvoir de le leur fournir ; et ensuite, dans la plupart des cas, M
il vaut mieux que nous leur laissions faire le reste, en ayant seulement soin de ne pas oublier qu'elles se rebelleront certainement … à la fois contre un changement de traitement trop brusque et contre l'absence de tout changement.
Quelques amis se sont plaints à moi de ce qu'ils ne savent … famais si je plaisante ou si je parle sérieusement. Cependant je “ pense qu il est assez visible que je parle tout à fait sérieusement, “ et peut-être trop sérieusement, depuis la première jusquà la“ dernière ligne de ce livre. Je n'ai pas, que je sache, émis un seul » argument qui ne fût pas un argument de bonne foi, encore qu'il M qu'il y en ait quelques-uns qui ont aussi un côté humoristique. w Si un grain de blé à l'apparence d’une balle d’épi, j'avoue qu'à. l'occasion je le préfère à un objet qui a l'apparence d'un grain de blé et qui, à l'épreuve, ne se trouve être qu'une balle d'épi. »