CHAPITRE II
« On peut en dire autant en ce qui concerne la structure minérale d’un district minier : il arrive souvent que le sens d’un filon métallifète est correctement indiqué par une habile conjecture d'un ouvrier qui sait observer, alors que le raisonnement scientifique
… de l'ingénieur échoue complètement. »
C'est bien cela. Nous avons ici exactement l’espèce d'exemple dont nous étions en quête : l’homme qui a observé et observé sans cesse, jusqu'à ce qu'il a eu les faits si bien gravés dans la tête qu'à force de les connaître il les a perdus de vue, aussi bien qu'il a oublié les démarches successives par lesquelles son esprit est parvenu aux conclusions qu'il en a tirées, — cet homme-là, semble-t-il, n'est pas un esprit scientifique, bien qu'il sache résoudre le problème proposé. Tandis que l'ingénieur des mines, qui raisonne scientifiquement, — c'est-à-dire avec la connaissance des connaissances qu'il a, — montre qu'il ne sait pas, et n'arrive pas à découvrir le minéral.
« À chaque instant », continue le D? Carpenter, « nous voyons, dans d’autres sphères sociales, que certaines personnes sont conduites, — les unes par une intuition qui semble innée, les autres par une intuition acquise, — à des conclusions dont elles ne sauraient donner une raison adéquate, mais dont l'événement vient souvent démontrer la justesse. » Et cela, il me semble, confirme bien la vérité du fait sur lequel j'ai insisté plus haut : qu'en devenant intense, notre savoir semble aussi devenir ignorant des bases sur lesquelles il repose, et ne sait plus s’il a, ou même s’il a besoin, de bases, ou même s’il existe. Le seul désaccord qu'il y ait entre le D' Carpenter et moi, semblerait être que le D Carpenter, qui est lui-même une des sommités du monde scientifique, restreint l'adjectif « scientifique » aux seuls gens qui savent qu'ils savent, mais qui, à l’occasion, sont battus par ceux qui sont moins conscients de leur savoir ; tandis que je prétends qu'on devrait appliquer les épithètes de « scientifique » et de « savant » à ces gens aimables et sensés qui savent ( distinguer ceci de cela » (seulement ces épithètes ne leur plairaient sans doute guère) plutôt qu’à ceux de la classe découvrante.
Et cela se comprend bien, quand on songe que le pionnier ne
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LA VIE ET L'HABITUDE “peut guère éspérer acquérir, danis l’espace d’une seule ‘vie, aucune des nouvelles sciencés as$éz parfaitemént pour'dévenir inconsciérit ‘deson propre savoir. En règle générale nous le voyons demeurer ‘däris ‘ün ‘état activémérit conscient à l'égard de la science päartrculière dont il étend le domäine. Or, tant qu'il demeure ‘en cêt ‘état, son savoir ‘ne peut ps être parfait. Ainsi que je lai dit si souvent déjà, ce sont ceux ‘qui ne se savént ‘pas aussi ‘saÿants ‘qu’ils le sont qui sont le plus maîtres de leur savoir ; comme, par éxémple, nôs jeunes géns de l'aristocratie et de la'haute bourigéoiïsie anglaises, qui vivent beaucoup au grand air, et qui, comme Lord Beaconsfeld l’a dit si ‘excéllemment, « ne ‘lisent jamais ». Voilà les gens ‘qui savent le imieux ces choses qui valent le plus la ‘peine d’être sues. Voilà nos vrais savants. Par malheur, l'appareil que nécessite ce genre de science est si coûteux, qu'il n'est
à la portée que d'un petit nombre de gens ; car il exige du savant
une expérience pratique héréditaire remontant à plusieurs générations. Même ceux qui ont reçu ‘en naissant les moyens nétes- Saires, doivent, pour arriver à s'en servir avec une ‘Conscience complète, se donnér autant de'péines, ét se soumettre à une'discrpline personnelle aussi sévère, que celles qui ont ‘pu parvenir à former un James Watt ou un Stéphenson. On 'ne peut donc pas espérer que cette science, la meilleure ‘de toutes, puisse jamaïs être mise à la portée du ‘commun ‘des hommes. Néanmoins, ôn péut ‘affirmer, säns crainte de se ‘tromper, que ‘toutes Îlés autres sciencés, — c'est-à-dire celles auxquelles on accorde plus commuünément le titre de sciences — n'ont de ‘valeur due de Ja mesure ‘où ‘elles ‘téndent à servir céfte science suprêrne. [Elles n'ont (de raison d'être (1) que ‘dans la mésure où ‘ellés ‘contribuénit à ‘supprimer la nécessité du travail, à répandre la santé, ét à propäger ce bon ‘sens qui dépasse la coriscience psychologique. Il faut les éncourager parce ‘qu'elles ont rendu possible ila race d’hômmes la plus fortünée ‘que produise l'Europe moderne, ét parce qu'elles téndent à rendre ‘possible üne race ‘encore ‘plus fortunée qu'aucune de celles qui existent actuellement. Mais
(1) En ‘français dans le tete. [N. T.]
CHAPITRE IT l'homme qui se consacre. à, ces. sciences: ne peut pas — à de rares exceptions près, si même.il y a des. exceptions, — appartenir,
lui-même. à cette bienheureuse.caste, Sa place. est plus bas, aussi, bien. scientifiquement que. moralement, car. il est impossible quil ne.sorte pas: de ses besognes l'esprit un, peu sali et la santé un peu. endommagée ;.et même: si, on. prétend, que cela n’est pas toujours le cas, il, est, du, moins. indéniable que ses occupations l’entravent. et, le retardent dans la: course.à l'inconscience.
Un. roi, ou- un. très grand. seigneur, qui excelle dans ce qu'on, appelle communément.la science, ne nous paraït pas plus glorieux. pour cela, et nous. trouvons que. c'est, bien. assez si son talent va jusqu'à l'invention des. larmes bataviques, attribuée au Prince. Rupert. Et il ne lui convient. pas non. plus. d'exceller:en | musique, en, peinture, en. littérature. et en. théologie, — toutes choses qui font. plus ou moins partie de. la: Science ». Il, doit être au-dessus: de tout cela, sauf. dans la mesure-où il peut. sans efforts recueillir de là. gloire grâce aux travaux d'autrui. C’est une faiblesse. chez lui d'écrire de la, musique ou des livres, ou.de peindre des tableaux; et. s'il. y tient absolument, que. du, moins. ses, productions restent, au-dessous. de. la, médiocrité. Si. fort. que. nous. désapprouvions. Marc-Aurèle, nous. condamnons. encore. plus. sévèrement Jacques. IE.
Il, est. fâcheux que le public ait. si. peu. de notions justes. sur, ce sujet, car on. peut affirmer. sans craindre d'être. contredit, quil n'y a pour. ainsi dire. pas: une. seule forme. d'immoralité. actuelle ment. répandue qui, produise, sur ceux qui,s'y-adonnent. et sur la. société en, général, de. plus désastreux effets. que la, soi-disant: science de ceux qui savent trop bien qu'ils savent pour être capables de savoir. vraiment. Il en va. des gens très. savants, — ceux qui savent. qu ils savent, — à,peu près. comme. il en.allait des fidèles. de la. primitive Église de: Corinthe, à. qui saint, Paul écrivait, que s ‘ils considéraient ceux d'entre eux qui: avaient. été appelés. à la, foi, ils. en trouveraient « peu. de.sages, peu de puissants, et peu: de-nobles.», Les-marchands de chiens disent.que les:chiens. savants: portent-toujours la. queue-basse : c'ést: qu'ils ont, mangé du. fruit . del’arbre de la science, et-qu'èn conséquence ils-ont été convaincus
de péché. Ils savent qu'ils savent des choses, à l'égard desquelles, par suite, ils ne sont plus sous la Grâce mais sous la Loi, et il leur reste encore assez de grâce pour éprouver de la honte.
De même le chien-savant humain : il peut bien parler les langues des hommes et des anges, mais tant qu'il saura qu'il sait, il portera la queue basse. Et cela est particulièrement vrai dans le cas des savants qui descendent de familles anciennes et qui sont nés dans l'opulence. Nous avons tous l'impression qu'un jeune homme, aristocrate et millionnaire, qui a du goût pour les sciences et les principes, doit être, presque toujours, un personnage peu sympathique. Même le jeune homme riche de l'Évangile, celui qui voulait gagner la vie éternelle, ne nous plaît guère ; à moins qu'il n'ait, peut-être, tout simplement voulu savoir s'il n'existait pas quelque moyen grâce auquel il pourrait éviter de mourir jamais ; et même dans ce cas-là il ne serait guère digne de notre considération. Les principes sont comme la logique, qui n'a jamais encore pu faire d'un esprit faux un esprit juste ; mais ils pourraient parfois être utiles si, chaque fois qu'on est tenté d'y avoir recours, ils ne se contredisaient pas invariablement entre eux. Ils sont comme le feu : bons serviteurs, mais mauvais maîtres. L’excès de principes a perdu autant de gens, sinon plus, que le manque de principes. Ils sont, comme leur nom l'indique, d’une nature élémentaire, appropriée aux seuls commençants, et celui qui les connaît assez mal pour y faire appel consciemment est déplacé dans la compagnie des gens bien élevés. Cette espèce d'hommes est odieuse aux vrais savants qui, la plupart du temps, les haïssent d'autant plus fortement qu'ils sont moins conscients de les hair.
Si le lecteur doute encore de ce que nous venons d’avancer, qu'il aille faire un tour devant les vitrines des boutiques où se voient les photographies de nos célébrités : littérateurs, peintres, hommes de science, — et qu'il y observe les ravages qu ‘a produits, chez neuf sur dix d’entre eux, la conscience de savoir. Et ensuite qu'il aille voir les chefs-d'œuvre de l’art grec et de l’art italien, ces prédicateurs les plus sincères du plus véridique évangile de la Grâce. Qu'il regarde la Vénus de Milo, le Discobole,