‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 19 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Boire et manger se présentent comme des actions de ce genre. * Le nouveau-né ne sait ni boire, ni manger, mais dès l'instant de . sa naissance il sait avaler : et avaler paraît être (remarquons-le en passant) une faculté de la vie animale antérieure en date à celle de manger avec des dents. La facilité et l'inconscience avec . lesquelles nous mangeons et buvons sont évidemment attribuables

à la pratique, mais c’est une pratique bien courte pour faire tant

de chemin en si peu de temps, — une somme d'expérience d’une

petitesse qui éveille nos soupçons, et nous fait nous demander

si nous n'en aurions pas eu, quelque part ailleurs, ou dans un

autre temps, plus de pratique qu’il nous est possible d'en constater.

Nous pouvons à volonté nous arrêter de manger ou de boire, : et pouvons suivre consciemment notre action sans la gêner ni L. dans l’un ni dans l’autre cas : mais pour ce qui est d’avaler, qui . est une habitude antérieure aux deux autres, notre pouvoir d’analyser et de diriger notre action est moins grand : quand nous avons poussé l’action d’avaler au delà d'une certaine phase, il nous faut aller jusqu’au bout, c'est-à-dire que nous cessons d'exercer toute espèce de direction sur notre action. D'ailleurs, aussi, il semble qu'il faille encore moins d'expérience pour acquérir la faculté d’avaler que pour acquérir celle de manger ; et si, . en avalant, nous rencontrons une difficulté, nous étouffons, et 1l nous est bien plus difficile de devenir introspectits dans cette action que de l'être en ce qui concerne boire et manger.

Pourquoi le nouveau-né est-il capable d’avaler, — ce qui, à première vue, semble l’action la plus compliquée des deux —, avec infiniment moins de pratique qu'il ne lui en faut pour apprendre à manger ? Comment se fait-il qu'il présente dans la plus difñcile des deux opérations tous les phénomènes qui d’ordi- » naire sont l'indice d’une connaissance plus parfaite et d’un appren- * tissage plus long ? Il est certain que l'analogie semble indiquer h qu'il faut croire que l'expérience nécessaire n'a pas pu faire défaut, “ et qu'il ne s’agit pas d'expérience dans le sens équivoque et vague … où on l'entend quand on parle d’ « habitudes héréditaires » et de …— « l’« expérience » de la race », — termes qui, pour les gens habitués à parler franc, équivalent, lorsqu'on les laisse sans explica-

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tion, à l'absence de toute expérience en ce qui concerne l'individu ; — mais.au contraire, qu'il s'agit d'une expérience réelle acquise par l'enfant en sa propre personne.

De même, respirer est une action acquise après la naissance, la plupart du temps avec un peu d'’hésitation et de diffculté au début, mais cependant acquise en un espace de temps rarement plus long, me dit-on, que dix minutes ou un quart d'heure. Étant donné que c ‘est vraiment tout un art qu'il faut ainsi apprendre, il semble qu'ici, comme pour l'art de manger, il y a disproportion entre la complication de l'opération accomplie, d'une part, et d'autre part le court espace de temps qui suffit pour en acquérir la pratique, et la facilité et l'inconscience avec lesquelles cette pratique se continue à partir de l'instant où elle a été acquise.

Ïl est à remarquer que, dans un âge plus avancé, des opérations moins compliquées et moins difficiles que celles qu'il faut faire pour respirer exigent de nous un apprentissage bien plus long avant que nous en possédions assez bien tout le mécanisme pour les pouvoir accomplir inconsciemment. Nous remarquons aussi que les phénomènes qu'on observe chez l'enfant pendant qu'il apprend à respirer ressemblent beaucoup à ceux qu'on peut constater chez la personne qui répète un exercice qu’elle a déjà fait souvent, mais qui a besoin, pour s’y remettre, qu'on lui en souffle le commencement ; après quoi, tout le reste, qui lui est si familier, se présente à sa mémoire, et elle le répète par cœur.

Assurément donc, nous avons raison de soupçonner qu'il a dû y avoir plus de souvenirs et d'expérience personnelle, réelle, accompagnés, chez l'enfant lui-même, de plus d'efforts et d'échecs, que nos yeux n'en peuvent découvrir.

Ïl convient aussi de remarquer que nous n'avons qu'un pouvoir très limité sur nos mouvements respiratoires. Nous pouvons suspendre notre souffle pendant quelques instants, nous pouvons accélérer notre respiration pendant quelques minutes, mais nous ne pouvons pas prolonger longtemps ces expériences, et après nous être passé d'air pendant un certain temps, nous sommes contraints de respirer.

Îl nous faut un peu de pratique, mais bien peu, pour atteindre

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