‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 20 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

au libre usage de la vue et de l’ouie. Nous sommes assez maîtres - de l’une et de l’autre pour pouvoir mieux voir en regardant plus attentivement, et entendre davantage en écoutant mieux, — mais elles échappent à notre volonté en ce sens que nous ne pouvons pas nous empêcher de voir et d'entendre la plus grande partie de tout ce qui se présente à nous d'assez proche (et qui, en même temps, ne nous est pas trop familier), à moins que nous nous détournions ou que nous fermions les yeux, ou que nous nous bouchions les oreilles par un procédé mécanique, et, quand nous faisons cela, c'est la preuve que nous en avons déjà entendu ou vu, malgré nous, plus que nous ne voulions. Ce qui nous est familier, tant comme spectacle que comme son, nous échappe assez fréquemment.

Voyez de même les opérations de la digestion, le mouvement du cœur, l'oxygénation du sang : opérations d’une complication extrême, accomplies presque entièrement sans conscience, et tout à fait en dehors de l'influence de notre volonté.

Se peut-il que notre inconsciencé en ce qui concerne l’accomplissement par nous-mêmes de toutes ces opérations résulte de l'excès d'expérience que nous en avons ?

Y at-il, dans la digestion ou dans l'oxygénation du sang, quelque chose qui soit différent en nature de l’action rapide et inconsciente de l’homme qui joue un morceau difñcile au piano ? Il peut y avoir une différence de degré ; mais, de même qu'un homme qui se met au piano pour jouer un morceau qu il sait très bien, le joue, une fois mis en train, ( machinalement »; de même cet homme une fois son repas achevé, le digère tout aussi machinalement, à moins que ce qu'il a mangé ne lui soit pas familier (ou qu'il ne soit pas familier à ce qu’il a mangé) à cause de quelque dérangement ou de quelque accident qui soit nouveau pour lui, et en présence duquel il ne sait par conséquent plus comment se comporter, tout comme un musicien qui ne saurait pas comment s'y prendre pour jouer avec les mains gantées, ou avec une attaque de goutte dans les doigts, ou si on l'obligeait à jouer la tête en

bas.

Pouvons-nous démontrer que toutes les actions acquises pen-

dant l'enfance et le reste de notre vie, — et que nous accomplissons w. désormais inconsciemment, ou sans exercice conscient de la vo-

lonté, — sont des actes que nous avons accomplis déjà un grand nombre de fois ?

Et pouvons-nous aussi faire voir qu’il n’y a pas une seule des actions acquises que nous sommes capables d'exécuter avec cet automatisme, qui n'ait été, à l'origine, difhcile pour nous, qui n'ait demandé notre attention, et qui n'ait été sujette à des échecs fréquents, parce que notre volonté ne parvenait pas à se faire obéir des membres qui devaient exécuter ses intentions ?

S1 nous le pouvons, l'analogie nous indiquera qu’il faut croire que d’autres actes, que nous faisons encore plus inconsciemment, n'échappent à notre faculté d’auto-examen et de contrôle que parce qu'ils nous sont encore plus familiers ; que parce que nous les avons faits plus souvent. Et nous pouvons imaginer que s’il existait un microscope qui nous-permiît d'apercevoir les plus petits atomes de la conscience et de la volition, nous verrions que les actions les plus automatiques en apparence sont partout accomplies en bonne forme, d'après une balance de considérations, et sous l'action délibérée de la volonté.

Et nous serions aussi disposés à penser que même une action comme l’oxygénation de son sang par un enfant âgé de dix minutes ne se fait si bien et si inconsciemment qu’à la suite d’une série d'essais infructueux faits par l'enfant lui-même.

Sans doute, comme nous l'avons déjà supposé, nous ne voyons pas du premier coup à quel moment cet enfant aurait pu faire les erreurs inévitables, et acquérir cette pratique illimitée sans laquelle il ne pourrait jamais convenablement venir à bout d’opérations si complexes. Et c'est pour cela que nous avons inventé ces mots « d'instinct héréditaire », et que nous les considérons comme une explication du phénomène. Mais en y réfléchissant seulement un instant on comprendra que ces mots, encore qu'ils

servent peut-être assez bien à poser les termes du problème, “

ne contribuent guère, ou plutôt ne contribuent pas, à le résoudre.

Pourquoi l'instinict héréditaire donnerait-il à un être le moyen

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