CHAPITRE III
remontant aux plus anciennes habitudes, on constate que la pratique des existences qui se sont succédées a si bien formulé le procédé que, une fois que l'être vivant s'est engagé jusqu'à un certain point dans telle ou telle voie, la marche à suivre est désormais si claire qu’elle n'offre plus aucune place au doute et n'admet pas d’alternative, si bien qu'enfin le pouvoir même d’hésiter et même la conscience de vouloir sont abolis ? Et cela, dans des questions qui, pendant les premières phases de la vie humaine, pouvaient être l'objet de discussions passionnées et de délibérations angoissées pour savoir s’il fallait les résoudre de telle façon ou de telle autre, et là-dessus des hasards étaient courus et d’héroïques expériences tentées, qui, si elles échouaient se nommaient vice, et si elles réussissaient devenaient vertu. Car il y eut, jadis, de violentes discussions pour savoir quelle forme
nos dents devaient avoir, et la question de la couleur de nos cheveux ne saurait être, encore aujourd'hui, considérée comme réglée, et elle ne le sera probablement pas de longtemps encore.
C'est la lutte d’un seul contre Légion, lorsqu'une créature essaie de différer de tous ses « moi » passés. [l-faut qu'elle se soumette ou qu'elle périsse, si elle tente d'en différer beaucoup ; car alors 1l faut, ou bien qu'elle soit dépourvue de quelque instinct naturel, tel que la faim ou la soif, ou qu’elle s’interdise de les satisfaire. Et certes :l est plus vertueux de la part d'un homme de « manger une nourriture étrange sans que sa joue même pâlisse » que de se laisser mourir de faim devant « la nourriture étrange ». C’est dans ces moments-là que tous ses anciens ( moi » vivent en lui de toute la vie accumulée au cours des siècles. « Fais ceci ! ceci ! ceci que nous avons fait, et où nous avons trouvé notre avantage », crient en lui les âmes de ses ancêtres. Faibles sont les voix des plus lointains, et elles s'entendent et se perdent tour à tour comme le son des cloches que le vent apporte du “fond des vallées vers les sommets. Fortes et claires sont celles qui partent de tout près, et urgentes comme le cri Au feu ! « Arrête-toi ! » crient quelques-unes. « Avance hardiment ! » crient » d’autres. « À moi, à moi ! retourne dans ma direction, mon des-
él
cendant ! » articule nettement un ancêtre qu'on dirait debout % sur un lieu élevé d'où il domine la bruyante cohue. « Non, " vers moi ! vers moi! » réplique un autre comme en écho : et nos “ « moi » d'autrefois se querellent et luttent en nous pour notre possession. N'est-ce pas là ce qu’on appelle d'ordinaire un fumulte inférieur, quand dans notre âme les peines et les plaisirs défunts s'entre-déchirent et se traînent çà et là ? C’est alors que l'issue du combat devra être fixée, n'est-ce pas ? par ce qu’on veut bien nommer notre propre expérience. La nôtre ? allons donc ! Qu'estce qui est nôtre, là-dedans, autrement que par manière de dire ? Rien, qu'une affaire de mode. La sanction sanctifie et la mode w modèle. Et il en est de même de la mort, — la plus inexorable de toutes les conventions. À Quoi qu'il soit de cela, nous pouvons admettre comme un axiome, en ce qui concerne les actions acquises après la naissance, que la possibilité que nous avons de les faire automatiquement n'est que le résultat d'une longue pratique, et qu'elle ne nous vient qu'après que nous avons acquis de cette façon une maîtrise parfaite dans l’accomplissement de chacune de ces actions. Mais, étant donné ce pouvoir immense de la pratique ou de l'expérience, la complexité de l’action à accomplir paraît importer fort peu. Il n'y a rien de ce qu'on peut imaginer que l’homme pourrait faire qu’un certain degré de familiarité ne le rende capable de faire pour ainsi dire machinalement, et sans effort conscient. ( Les mouvements les plus complexes et les plus difhciles », écrit M. Darwin, « peuvent à la longue s'effectuer sans le moindre effort et sans la moindre conscience ». La grande affaire de la vie se fait donc ainsi inconsciemment ou semi-consciemment. Car, quelle est la grande affaire de la vie ? Nous travaillons afin de pouvoir manger et digérer, plutôt ‘qué nous ne mangeons et digérons afin de pouvoir travailler ; c’est là du moins, ce qui a lieu normalement. Il est donc évident que l'affaire la plus importante des deux est celle qui se fait inconsciemment. De même, « l'action du cerveau qui précède l'instant où nous prenons cons- « cience de l'idée qui en résulte, n’est pas perçue par nous. Et il « en est de même des ressorts plus intimes de nos actions et de nos :