‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 24 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

nous soupçonnons l’homme qui fait étalage de telle ou telle qua- . lité de manquer précisément de cette qualité-là. Nous devenons tous introspectifs quand nous commençons à nous rendre compte que nous ne savons pas faire ce que nous avons à faire ; et chaque fois que nous donnons dans l’introspection, nous pouvons soupçonner que nous sommes à deux pas de l'ignorance. Par malheur, dans le cas des enfants chétifs, nous voyons qu'ils deviennent parfois conscients de leur respiration et de leur circulation, exactement comme, en avançant en âge, nous devenons conscients d'avoir un foie et de digérer. Et dans ce cas il y a toujours quelque chose qui va de travers. L'enfant qui prend conscience de sa respiration ne sait pas respirer, et il devra porter la peine de son ignorance et de son incapacité, tout comme, en avançant en âge, il devra porter la peine de son ignorance et de son incapacité dans l’un quelconque des arts, des sciences ou des vertus que la grande majorité de ses égaux connaissent et pratiquent avec succès. Dans le cas de l'inhabilité à respirer, le châtiment est corporel ; car la respiration est une mode si ancienne et depuis si longtemps admise que la Nature ne peut tolérer aucune infraction à la coutume établie ; et la procédure en cas de non-réussite est aussi formelle et invariable que cette mode elle-même. Et quant à la circulation du sang, toute cette opération est devenue tellement affaire de routine, que la simple découverte du fait que nous étions capables de l'exécuter a été regardée comme un des plus hauts exploits du génie humain.

On a dit qu’un jour viendra où la glace polaire se sera accumulée au point de former de vastes continents, élevés de plusieurs milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer et entièrement À composés de glace solide. Le poids de cette masse fera, croit-on, basculer la Terre sur son axe, en sorte qu’elle se renversera comme ‘une fourmilière que le soc d’une charrue retourne. Ce jour-là les icebergs s'avanceront en grondant contre nos plus orgueilleuses cités, et les raseront et les feront disparaître de la surface de la terre comme si elles étaient faites de chiffons de papierbuvard. La gloire de Handel et de Shakespeare n'est plus : et les ouvrages de Rembrandt et de Bellini se fossilisent au fond

des mers. La grâce, la beauté, l'esprit, tout ce qui vaut quelque chose en musique, en littérature et dans les beaux-arts — tout cela a disparu. Ce matin il y avait l'Europe. Ce soir 1l n'y a plus ni villes aux nombreux habitants, ni le murmure de l’activité humaine : rien, qu'un océan de glace déchiquetée, un soleil couchant blafard, et la mort de bien des époques. Alors, quelques débris épouvantés de l’humanité se seront réfugiés en des lieux que le désastre n'aura pas atteints, et ils s’établiront sur le continent nouveau lorsque les eaux se seront retirées : peuple simple, tout occupé de recueillir des coquillages sur les fonds de mer qui se dessèchent peu à peu, et n'ayant pas beaucoup de temps pour se livrer à l'introspection. Et pourtant ils savent lire, écrire et compter, — car en ce temps-là ces connaissances seront devenues universelles, et s’acquerront aussi facilement qu'à présent nous apprenons à parler, mais ils le font tout naturellement et sans en avoir conscience. Ils font aussi les machines les plus simples, sans pouvoir analyser leurs propres procédés, les souvenirs de leur apprentissage étant pour eux comme une cité ensevelie. Ne pouvons-nous pas imaginer qu’au bout d'un nouveau laps de dix mille ans, quelques-uns d’entre eux pourront être à leur tour victimes de cette maudite passion de l’introspection, et qu’un second Harvey étonnera l'humanité en découvrant qu'elle sait lire et écrire, et que les machines à vapeur ne poussent pas, mais qu'on les fait ? On peut en tous cas prédire avec certitude qu'il mourra en martyr et ne sera honoré qu'au siècle suivant.

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