‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 26 sur 135 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

#1 est vrai ; mais ne savait-il rien avant qu'il fût éclos ? Qu'est-ce qui lui a fait poser les fondations de ces membres destinés à lui permettre de courir çà et là ? Qu'est-ce qui lui a fait produire une pointe de corne au bout de son bec avant qu'il fût éclos, de façon à pouvoir déchirer le gros bout de sa coquille et se faire ainsi un trou pour en sortir ? Une fois dehors, le poussin rejette cette pointe de corne ; maïs est-il juste de supposer qu'il l’aurait produite s’il n'avait pas su qu'il allait avoir besoin d’un instrument pour briser sa coquille ? Et puis, est-il le moins du monde conforme à l'expérience que nous avons des choses, de penser qu'un instrument si bien compris ait été inventé sans efforts et du premier coup, sans persévérance, sans une intelligente ingéniosité, sans expérience, sans pratique ?

En présence de semblables considérations, il paraît impossible de douter qu'il y ait, entre les générations successives, une continuité d'identité, de vie et de mémoire, beaucoup plus étroite que nous le supposons d'ordinaire. Trancher le fil de la vie, et par suite de la mémoire, entre une génération et celle qui lui succède, c’est, si l'on peut dire, une mesure violente, un acte de boucherie intellectuelle, et, comme toutes les mesures arbitraires et brutales de ce genre-là, un signe de faiblesse chez celui qui peut y avoir recours avant que tous les autres moyens aient été tentés. C'est de la grosse science de rebouteur, de la même famille que la théorie des révolutions du globe en géologie, et que la croyance à l'origine surnaturelle des espèces végétales et animales. Et cependant il est à craindre qu'il n’y ait un assez grand nombre de personnes parmi nous qui seraient plutôt scandalisées qu'on essayât de traiter les faits qui sont sous leurs yeux avec plus de ménagement, que de voir se perpétuer l'ignorante tyrannie avec laquelle, actuellement, nous tâchons de faire entrer de force ces faits dans nos théories préconçues. On entend très souvent des hommes instruits soutenir que le poussin, même au moment où il était sur le point d'’éclore, n’avait pas assez de raison pour savoir qu il avait besoin de sortir de sa coquille. Ils admettent bien qu'il a donné des coups de bec tout à l’entour du gros bout de la coquille, ce qui, s’il désirait en sortir, était certainement le

moyen le plus facile d'accomplir son dessein ; mais, disent-ils, le poussin n'a pas donné ces coups de bec parce qu'il savait cela : il les a donnés « fortuitement ». Bien étrange, une telle uniformité . d'action fortuite chez tant d'œuùfs pendant tant de générations ! Si nous voyons un homme faire une brèche dans un mur, après avoir constaté qu'il n'a pas d'autre moyen de sortir d'un lieu où il est enfermé, et si nous le voyons s'y prendre très habilement pour faire cette brèche, en se servant d’un outil qu'il a mis longtemps à fabriquer et à la confection duquel il a donné beaucoup de soins, mais qu'il jette dès l'instant où 1l n’en a plus besoin, — prouvant ainsi quil l'avait fait uniquement en vue de son évasion, — dirons-nous que cet homme a préparé cet outil et a percé le mur de sa prison fortuitement ? Pas un jury n'acquitterait un cambrioleur qui donnerait une pareille excuse. Eh bien, pourquoi, sans avoir plus de preuves du contraire que nous en avons et que nous pouvons espérer en avoir, n'admettrions-nous pas que chez les poussins, tout comme chez les hommes, les marques d'ingéniosité sont bien en effet des marques d'ingéniosité, si mystérieuse qu'en soit l'origine ? De même, j'ai entendu des gens soutenir, qu'encore que le poussin, lorsqu'il était près d’éclore, eût une lueur de raison suffisante pour déchiqueter sa coquille parce qu'il voulait en sortir, il n'est pas cependant concevable que, si longtemps avant d'éclore, il ait eu assez de raison pour produire le bout de corne de son bec en vue de s'en servir quand le moment serait venu. Cela du moins, disent-ils, il a dû le produire, — comme le soutiendraient ceux dont nous avons parlé plus haut, — fortuitement.

Sans doute personne ne suppose que le poussin fait ce qu'il fait avec la même conscience réfléchie que possède le tailleur en train de faire un habit. Quiconque a médité sur cette question se gardera bien d'être aussi injuste à l'égard de notre poussin. Ce qui est probable, c’est qu'il sait son affaire infiniment mieux que jamais aucun tailleur ne sut la sienne, — ni la saura avant plusieurs centaines de siècles, pour ne pas dire davantage. Il procède dans son travail avec tant de certitude et une expérience si vaste, qu'il est totalement incapable de suivre les opérations

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