CHAPITRE IV
de son propre esprit * comme certains comptables dont on raconte que, pour additionner de longues colonnes de livres sterling, shillings et pennies, ils font courir de bas en haut de la page trois doigts d’une de leurs mains, — un doigt pour chaque colonne, — et tout aussitôt écrivent le total exact au bas de la page, sans avoir paru faire le moindre effort.
Dans le cas de ces comptables, nous disons que les opérations qu'accomplit leur esprit sont si rapides et si subtiles qu'elles échappent à leur faculté d'observation aussi bien qu'elles échappent à la nôtre. Nous ne nions pas que leur esprit n’accomplisse des opérations d’un certain genre; nous admettons sans difhculté qu'il faut qu'il en soit ainsi ; et nous disons que si ces opérations sont si rapides et si subtiles, cela est dû à ce qu'ils ont une longue expérience des additions. Pourquoi donc alors serait-il difhcile de concevoir que ce principe, auquel nous voyons jouer un rôle si important dans la physiologie mentale (partout où il nous est possible d'observer la physiologie mentale) pourrait bien jouer un certain rôle aussi dans l’accomplissement d'opérations compliquées, inexplicables autrement, encore que la créature qui les accomplit ne soit pas l’homme, ou ne soit que l’homme à l'état d'embryon ?
De même, après que le poussin est éclos, il produit de nouvelles plumes, et plus de tissu osseux, et davantage de sang ; et cependant nous continuons à dire qu'il ne sait absolument rien de toutes ces choses. Qu'est-ce donc que nous disons qu'il sait ? On est presque honteux d’avouer que nous ne le croyons pas capable de savoir ce qu'il paraît savoir à en juger par des manifestations extérieures qui nous sont extrêmement faciles à comprendre, ou plutôt, peut-être, qu’il nous est absolument impossible d'éviter de comprendre : en effet nous reconnaissons un trop grand air de famille entre ces manifestations et celles que nous pouvons suivre le plus aisément en nous-mêmes, pour pouvoir nous mettre l'esprit en repos par la négation pure et simple de cette ressemblance : ainsi, quand nous voyons le poussin se cacher à l'approche du renard, nous admettons que le poussin sait que le renard le tuerait s'il l’attrapait.
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D'un autre côté, si nous convenons que le poussin à demi éclos a produit la pointe de corne de son bec afin de s’en servir, et cela avec une intensité d’ingéniosité inconsciente qu'on ne peut attribuer qu'à l'expérience, nous sommes forcés de convenir aussi que dès l'instant où la poule commença de le couver — et même plus tôt encore, — l'œuf était déjà plein de connaissance et de volonté : et que durant sa période embryonnaire le poussin non encore éclos fait déjà exactement ce qu'il continue à faire depuis l'instant où il éclot jusqu’à l'instant où 1l meurt ; autrement dit, qu'il s'efforce d'améliorer sa condition, faisant toujours (comme Aristote dit que toutes les créatures font toutes choses en toutes occasions) ce qu'il considère comme le plus avantageux pour lui étant données les circonstances. Ce qu'il peut considérer : comme le plus avantageux dépend, tant qu'il est dans la coquille, des mêmes causes, exactement, qui influeront sur ses opinions pendant tout le reste de son existence, à savoir : de ses habitudes, des circonstances dans lesquelles il s’est trouvé antérieurement, et de sa manière de penser ; car, nous dit Shakespeare, il n'est rien de bon ni de mauvais qui ne soit rendu tel par notre pensée.
L'œuf pense que des plumes sont beaucoup plus avantageuses pour lui, et beaucoup plus faciles à faire, que des poils ou une toison. S'il pouvait parler, il nous dirait P'oPa ES que nous pourrions, nous aussi, très aisément faire des plumes, au bout de quelques leçons, si nous nous donnions la peine d'essayer ; mais que le poil est une tout autre histoire, et que lui, œuf, ne comprend absolument pas comment, d'aucun protoplasma, on peut tirer du poil. Et en effet, durant la partie la plus active et la plus intense de notre existence, c'est-à-dire pendant les toutes premières phases de notre vie embryonnaire, nous aurions probablement pu faire des plumes, avec notre protoplasma, si nous avions tenu à en faire. Car, si le poussin est capable de faire des plumes, ilnya pas de raison suffisante de douter que nous n'en puissions faire aussi, en dehors du fait que nous préférons le poil, et que nous l'avons préféré pendant tant et tant de siècles que nous avons perdu, en même temps que le désir, l’art de faire des plumes ; si même aucun de nos ancêtres l’a jamais possédé.
- même que celle avec laquelle le poussin fait ses plumes. Ce n'est . rien que du protoplasma, et le protoplasma est comme certaines - prophéties, dont chacun peut tirer.tout ce qu'il veut, selon les besoins de sa cause. Pour cela, l'unique condition, c'est que la créature sache assez bien ce qu'elle veut et possède assez de foi en ses moyens d'agir. Quand ces deux éléments font défaut, le géant le plus fort ne peut soulever un poids de deux onces ; quand ils sont présents, un bœuf peut enlever avec son sabot de derrière un ail tombé dans un de ses yeux, et une petite parcelle de gelée peut se construire une maison avec divers matériaux qu'elle choisit pour ses fins avec le soin le plus minutieux, bien qu'elle n'ait ni cerveau pour penser, ni yeux pour voir, ni mains ni pieds pour travailler, et qu'elle ne soit rien qu'une petite parcelle de gelée : rien que de la foi et du protoplasma.
Le passage suivant de la Physiologie Mentale du D' Carpenter peut servir à nous faire voir quil en est bien ainsi :
« Le type d'animal le plus simple consiste en une masse très petite de ( protoplasma », de gelée vivante, qui n’est pas encore différenciée en organes ; chacune des parties qui la composent ayant les mêmes propriétés, et prenant une pert égale à toutes les actions qu'exécute l'animal. Une de ces « parcelles de gelée », l'amibe, se déplace au moyen de modifications qu'elle opère dans la forme de son corps, improvisant un pied (ou pseudopode) d’abord dans une direction et ensuite dans une autre. Puis, quand elle a rencontré quelque parcelle nutritive, elle improvise un estomac pour l'y recevoir, en l'enveloppant de son corps mou. Un autre animal de ce genre, au lieu de se déplacer pour trouver sa nourriture, demeure à la même place, mais projette sa substance protoplasmique en longs pseudopodes qui attrapent de très petites parcelles, ou absorbent des éléments nutritifs fournis par le liquide dans lequel ils se déploient, et qui se refondent pour ainsi dire continuellement dans la masse centrale du corps, qui à son tour émet continuellement de nouveaux pseudopodes. Or, h 1] n'est guère concevable qu'un être d'une telle simplicité ait une * conscience nette de ses besoins [pourquoi pas ?] ou que ses actes
soient dirigés par aucune infention qui lui soit propre ; et pourtant
l’auteur a recannu, tout récemment, que des ouvrages d’une perfection presq'ie incroyable sont dus au travail de ces petites parcelles de gelée, qui se bâtissent des tests, ou enveloppes dures, d'une symétrie de i19rmes SOA ARE géométrique et d'une architecture des plus ingénieuses.
Lè-dessus M. Carpenter remarque : ( Supposez qu'on mette un maçon humain au pied d’un monceau de pierres de formes différentes et de dimensions variées, et qu'on lui dise d'en construire une coupole qui ait l’une et l’autre de ses surfaces lisses, et en n’employant, pour relier les pierres, que la plus petite quantité possible d'un ciment très tenace maïs très coûteux. S'il menait une telle entreprise à bien, on le regarderait comme un constructeur d’une intelligence et d’une habileté extrêmes. Et cependant c'est exactement ce que font, sur une toute petite échelle, ces petites « parcelles de gelée » ; les « tests » qu'elles se construisent pouvant, — vus dans le microscope à un grossissement très fort, — soutenir la comparaison avec les plus habiles ouvrages de
maçonnerie de l’homme. Du même fond sablonneux, une autre |
espèce ramasse les grains de quartz les plus grossiers, les cimente
avec du phosphate de fer secrété par sa propre substance » {l'auteur ”
ne devrait-il pas plutôt dire : « … qu'elle est parvenue, d'une façon ou d’une autre, à fabriquer » ?, «et construit amsi un « test » en forme de flacon, avec un col court et un grand orifice unique. Une autre ramasse les grains les plus fins et les relie, avec le même ciment, en des « tests » parfaitement sphériques et du fini le plus étonnant, perforés de nombreux petits pores disposés à des intervalles assez réguliers. Une autre choisit les grains de sable les plus menus et la partie terminale des spicules d’éponge, et les amalgame, — en apparence sans l'aide d'aucun ciment, et par le seul arrangement des spicules, — en forme de sphères parfaites, blanches, comme les globules homæopathiques, et dont chacune possède un orifice à fissure unique. Et une autre espèce, qui fait un « test » droit divisé en de nombreux compartiments, dont la forme ressemble à celle de la coquille cloisonnée d'un orthocératite, — l'onifice conique de chaque compartiment