‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 34 sur 135 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

meurt et renaît constamment, entretenu dans ce mode d'action par la nourriture que nous mangeons, l’eau que nous buvons, et l'air que nous respirons : trois choses qui, par conséquent, nous rehent et nous enchaïînent au monde organique et inorganique qui nous entoure. Car notre nourriture et notre boisson, qui sans doute ne font pas partie de notre personnalité avant que nous les ayons absorbées, ne peuvent pas, une fois que nous l'avons fait, être entièrement séparées de nous sans qu'il faille pour cela détruire complètement notre personnalité, du moins jusqu’au point où nous la pouvons suivre. Et qui peut dire à quel moment précis notre nourriture devient, ou n'est pas encore, une partie de nous-même ? Un homme affamé mange : et, au bout d’un court espace de temps toute sa personnalité s'en trouve si évidemment influencée que nous connaissons que la nourriture a pénétré en lui et a pris, peut-on dire, possession de lui. Mais qui peut dire à quel instant précis cela s’est produit ? On voit donc que nous plongeons ainsi nos racines dans les choses extérieures et que nous nous fondons en elles, et que nul homme ne peut dire qu'il consiste absolument en ceci ou cela, ni se définir avec assez de certitude pour ne pas comprendre dans sa définition de luimême plus, ou moins, d'éléments qu'il n'en contient. Car bien des choses qui font indubitablement partie de sa personnalité en sont plus aisément séparables et, en s’en détachant, le modifient moins à l'égard de ses propres sens et de ceux d'autrui, que d'autres choses qui, strictement parlant, n’en font aucunement partie.

Les vêtements d'un homme, par exemple, qui sont posés sur une chaise pendant la nuit, ne font pas partie de lui, mais lorsqu'il les porte sur lui, il semblerait bien qu'ils en font partie, car ils sont comme une espèce de nourriture qui le réchauffe et le couve, et dont la perte peut causer sa mort par suite du froid. On peut nier cela et refuser de considérer les vêtements d’un homme comme faisant partie de lui-même ; mais qu’on songe bién que ces vêtements, avec l'argent qu'il possède, et — convient-il peut-

être d'ajouter — ses idées religieuses, caractérisent l’individualité

d'un homme aussi fortement que n'importe quel trait naturel

D Sude D Ci TT SE ST

peut le faire. Un changement dans la manière de s'habiller, un gain ou une perte d'argent, font qu'un homme se sent et nous paraît plus changé que s'il s’est fait raser le menton ou couper les ongles. En fait, dès que nous sortons du langage usuel de la conversation, et que nous essayons de trouver une définition scientifique de la personnalité, nous nous apercevons qu'aucune n'est possible, pas plus qu'il n’est possible de trouver la démonstration du fait que nous existons — démonstration qui, comme celle de l'existence de Dieu, a été cherchée par bien des gens, et que personne n'a trouvée. L'unique fondation solide que nous ayons est, comme la croûte terrestre, bien près de la surface des choses ; et plus nous cherchons à les approfondir l’une et l’autre, plus la lumière nous fait défaut, plus l'humidité nous pénètre, et plus hostile à notre nature nous apparaît le lieu où nous sommes descendus. Nous ne savons pas jusque dans quel bourbier de superstition nous pourrions nous trouver conduits si nous rompions les amarres qui nous rattachent à ces aspects superficiels des choses, les seuls dans ur notre nature nous permet de nous trouver à l'aise.

Toutefois, le langage usuel résout la difficulté assez promptement (comme du reste il en résout bien d'autres dès qu'elles se montrent tant soit peu embarrassantes) par le procédé simple qui consiste à l'ignorer : nous refusons, et nous faisons bien, d'examiner la question de savoir où commence et où finit la personnalité, mais en même temps nous supposons que tout le monde le sait, et rejetons toute la responsabilité de l’ignorer sur ces gens trop curieux qui feraient mieux de penser comme tout le monde autour d'eux, à tort ou à raison, pense ; faute de quoi on ne sait pas, étant donné le chemin qu'ils ont pris, dans quelle scélératesse ils ne vont pas, d'un moment à l’autre, tomber.

En admettant, donc, que tout le monde sait ce qu'on veut dire par « personne » (et ce sont des bases aussi superstitieuses que celles“ là qui sont les fondations sur lesquelles toute action humaine, animale, ou végétale, est bâtie, ou grâce auxquelles elle est rendue possible : car le blé des champs lui-même fonde sa croissance sur une base superstitieuse en ce qui concerce son exis-

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