CHAPITRE V
moyens auxquels nous sommes forcés d’avoir recours pour bâcler l'expression de notre pensée, pressés que nous sommes par d’autres affaires où nous trouvons plus de profit. Car il n’est pas douteux que tout homme raisonnable comprendra bien qu'un enfant, une heure avant sa naissance, alors qu'aux yeux de la loi il n'existe pas, et que le titre de pair du royaume, auquel il a droit comme fils aîné d'un pair du royaume déjà décédé, ne saurait lui être donné qu'au bout de ces soixante minutes, — on comprendra, dis-je, que cet embryon est plus personnellement identique au bébé qu'il sera dans une heure, que le bébé une fois né ne l’est — si l’on peut dire, — à lui-même, un an, vingt ans, ou peutêtre quatre-vingts ans après sa naissance. En effet, entre l'embryon une heure avant sa naissance et le bébé à l'instant qu'il naïît, il y a plus de ressemblances matérielles ; moins de différences, quelles qu'elles puissent être, qui soient visibles pour un tiers ; plus de sentiment de continuité chez le sujet lui-même, et enfin plus de tout ce qui contribue à créer en nous le sentiment de l'identité personnelle, qu’il n’y en a entre l'enfant qui vient de naître et l’homme qu'il sera à vingt ans. Et cependant on n'hésite pas à admettre l'identité personnelle de ces deux derniers.
D'autre part, si seulement nous laissons cette décevante contradiction dans les termes, « l'identité personnelle », se retirer derrière le seuil du sein maternel, c'en est fait : elle nous a échappé. Car ce qui est vrai d’une heure avant la naissance l’est aussi de deux heures, et ainsi de suite jusqu’à ce que nous ayons atteint l'ovule fécondé qui peut à bon droit prétendre avoir été identique à l'homme de quatre-vingts ans, qu'il est, par développements | - insensibles, devenu, et cela en dépit du fait qu'il n'y a ni une seule parcelle de matière qui leur soit commune, ni aucun sentiment de continuité entre eux, ni aucune communauté d'’instincts, ni rien enfin de tout ce qui contribue à faire ce que nous appelons l'identité.
Un nombre infiniment plus grand de toutes ces es sont communes à l’ovule fécondé et à l’ovule dans l'instant qui précède la fécondation : ou encore, à l’ovule fécondé, d’une part, et d'autre part à l’ovule avant la fécondation et au spermatozoïde qui l’a
fécondé. Et, si nous admettons l'identité personnelle de l'ovule et de l’homme de quatre-vingts ans qui en provient, il n’y a pas de raison suffisante pour que nous n'admettions pas aussi celle de l’ovule fécondé et des deux facteurs dont il est composé. Or ces deux facteurs ne sont que des rejetons de deux personnalités distinctes, dont ils font partie aussi bien que la pomme fait partie du pommier. De sorte qu'on ne saurait, sans violer les principes premiers, refuser à F'ovule fécondé le droit d’être considéré comme personnellement identique à ses deux parents à la fois, et, en conséquence, par une suite de raisonnements faciles à faire, — comme personnellement identique à chacun des ovules fécondés dont proviennent ses parents. Ainsi donc, chaque ovule, une fois fécondé, devrait être considéré, non pas comme descendu de ses ancêtres, mais comme la continuation de la personnalité de chacun des ovules composant sa chaîne ancestrale, éfant véritablement chacun de ces ovules, et dans un sens aussi strict que celui selon lequel l'octogénaire est réellement la même personne, la même identité que l'ovule dont il provient par développement.
Cette marche ascendante ne peut pas ne pas remonter jusqu'à la cellule primordiale, — laquelle ne sera probablement qu'une courte halte avant de remonter plus loin encore. Par suite il est clair que nous sommes tous véritablement la cellule primordiale qui n'est jamais morte et qui ne meurt jamais ; mais qui s'est différenciée à l'infini jusqu’à constituer toute la vie du monde, — tout être vivant, quel qu'il soit, étant un avec elle, et membre de tous les autres.
Considérons, pour un instant, cette question à un autre point . de vue : n'est-il pas indéniable que si la cellule primordiale avait été tuée avant de s'être reproduite, tous ses descendants possibles eussent été tués en même temps qu'elle à Il serait vraiment étrange qu'une telle réflexion ne suffise pas à imposer, pour amsi dire à la pointe d’une baïonnette logique, le principe que chaque créature est identique à toutes celles dont elle descend.
Dans la Première Dissertation de l'évêque Butler sur la personnalité, nous trouvons des opinions assez semblables à celles qui découleraient logiquement des considérations ci-dessus ;