‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 43 sur 135 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

papillon lors de leurs transformations. Parce qu'il y a un peu | plus de résidu, et que ce résidu, peut-être, est capable de se mouvoir, et que, tout en se racornissant davantage d'heure en heure, il peut donner encore un petit nombre de descendants avant d'être réduit en poussière. Ou encore, peut-être parce que, dans le premier cas, encore que les acteurs soient changés, le changement s'opère dans la coulisse, et qu'ils en sortent remplissant des rôles, et revêtus de costumes, un peu plus semblables à ceux des pre: miers acteurs que cela n’a lieu dans l’autre cas.

Quand la chenille émerge de l'œuf, presque tout ce qui était dans l'œuf est devenu chenille ; la coque est presque vide, et incapable de se mouvoir : aussi n'en tenons-nous pas compte et disons-nous que la chenille est la continuation de l'existence de l'œuf, et personnellement identique à l'œuf. Il en va de même de la chrysalide et du papillon ; mais après que le papillon a déposé ses œufs, il peut encore agiter ses ailes et paraît presque de la même taille qu'avant la ponte. En outre, il peut encore en pondre quelques autres, et par suite il ne nous paraît pas que la vie du papillon se continue dans la vie de ses œufs, mais plutôt dans ce qui n’est en réalité que leur enveloppe, que nous persistons à appeler « le papillon », et dont nous disons qu'il meurt au bout d’un jour ou deux et qu’alors tout est fini pour lui. De plus, si nous admettons que la vie du papillon se continue dans la vie de ses œufs, nous serons forcés d'admettre aussi qu'il est personnellement identique à chaque œuf pris séparément, et que par conséquent chaque œuf est identique à chaque autre œuf, en ceci du moins que l'un et l’autre ont le même passé et les mêmes souvenirs. Et ce n'est pas chose aisée, au début, que de rompre l'enchantement que les mots ont tissé autour de nous, et de comprendre qu’une personne peut devenir plusieurs personnes, et qu'un grand nombre de personnes peuvent être au fond une seule et même personne pour ce qui est de leur expérience passée ; et encore, que deux ou plusieurs personnes peuvent s'unir et devenir une seule personne possédant les souvenirs et l'expérience des deux, — et pourtant tel a été, exactement, le cas de chacun d'entre nous.

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La manière dont nous envisageons d'ordinaire ces choses est parfaitement juste et raisonnable, tant que nous n'oublions pas que c'est « une façon de parler » (1), une sorte d’hiéroglyphe qui représente conventionnellement la marche de la Nature, mais rien de plus. Tous les physiologues admettent aujourd’hui que la réparation ou régénération n’est qu’un mode de la reproduction, ou plutôt que la reproduction et la régénération ne sont que deux modes d'une seule puissance ; et, de même, que l’usure journalière des tissus, et la mort, sont deux modes d’une même chose. Quant à l'identité — au sens précis du mot — ce n'est pas la mort seule qui peut la limiter : c’est la réunion de la mort et de la stérilité, soit physique, soit intellectuelle.

Reprenons. Partout où 1l y a un centre distinct de pensée et d'action, nous voyons que ce centre est relié à ses phases successives d'existence par une série de changements infiniment petits qui surviennent continuellement ; avec, peut-être, quelques changements plus rapides et plus subits çà et là, mais néanmoins sans que l’état antérieur à aucun de ces changements soit aboli d'une manière assez brusque (sans qu'il y ait régénération) et assez complète pour que nous soyons tous d'accord pour donner à ce changement le nom de « mort ».

Le fait que de ce centre partent, comme des rameaux, à différentes époques de sa vie, de nouveaux centres de pensée et d'action, a un effet aussi peu appréciable sur la souche parente qu'en a sur un pommier la chute d’une pomme pleine de graines mûres. Mais, bien que la vie du centre parent, à partir du moment où ces personnalités nouvelles s’en détachent, se continue plus réellement en elles que dans le résidu de sa propre vie, nous nous mettrions dans de grands embarras si nous allions adopter généralement cette façon de considérer les faits. La plupart du temps, c'est le résidu qui l'emporte sur les personnalités nouvelles. Il a plus d'argent, et par suite, il lui est plus facile d’absorber sa nouvelle vie qu'à sa nouvelle vie de l’absorber. Il s'ensuit qu'un résidu moral préférera considérer que sa vie se continue plutôt en lui-même qu'en ses descendants, et il agira en conséquence.

(1) En français dans le texte.

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