CHAPITRE VI
À Et ceci explique pourquoi les hommes, d'accord en cela avec la * grande majorité des êtres vivants, refusent de regarder le des- “ cendant comme faisant partie de la personnalité du parent ; à la réserve pourtant du seul fait que nous faisons le parent responsable de l'entretien et des prodigalités de sa progéniture pendant vingt et un ans à partir de sa naissance, ce qui est certes la meilleure preuve qu'on puisse désirer du fait que la loi est, au fond, philosophe, et sait voir combien est complète l'identité personnelle qui existe entre père et fils, Pour tout le reste, nous avons l’habitude, — probablement fondée sur des raisons d'utilité pratique plutôt que sur la raison pure, — d'ignorer l'identité du parent et du descendant aussi complètement*que nous ignorons la personnalité antérieurement à la naissance. Toutefois, à part ces réserves, l’opinion courante touchant l'identité personnelle est assez juste, car on voit qu'elle n’est fondée n1 sur notre conscience de cette identité ni même sur notre pouvoir de nous souvenir des différentes phases par lesquelles elle a passé (car il est clair que l'identité survit tant à la séparation de ces deux facultés — conscience et souvenir — qu’à leur interruption), mais sur le simple fait que les différentes phases paraissent, aux yeux de la plupart des gens, avoir été, d’une manière ou d’une autre, reliées entre elles.
Car il suffit de réfléchir tant soit peu pour voir que l'identité, telle qu’on l’attribue d'ordinaire aux agents vivants, ne consiste pas dans une identité de matière : et en effet, l'enfant au berceau et l'octogénaire qui provient de lui n’ont pas en eux une seule parcelle de matière qui leur soit commune. Et elle ne dépend pas non plus de la ressemblance de forme ou de traits : car on sent bien que la personnalité survit à de fréquents et radicaux changements de structure, comme dans le cas des chenilles et autres insectes. M. Darwin, citant le Professeur Owen, nous dit (Plantes et Animaux à l'état domestique, vol. W, p. 362, édition de 1875) que dans le mode de développement qu’on appelle Métagénèse, « les parties nouvelles ne se moulent pas sur les surfaces internes des parties anciennes. Ici, la force plastique a changé sa manière d'opérer. Le revêtement extérieur, et tout ce qui donnait
DM Le AN A CR ART OTANANS
forme et caractère à l'individu précédent, périt et est abandonné: et ces éléments ne se transforment pas pour constituer les parties correspondantes du nouvel (1) individu. Ces phénomènes sont dus à un mode de développement nouveau et distinct, etc. » Certes, il y a dans le monde plus de naissance et de mort que la grande majorité des hommes ne l'imaginent. Mais cela est si bien masqué et, somme toute, de si peu d'utilité pour nous, que nous ne nous en apercevons pas. Cependant, si complets et si radicaux que soient les changements d'organisme décrits ci-dessus, ils ne nous paraissent pas plus détruire l'unité personnelle que ne: le font chez nous les changements considérables qui surviennent, entre l'adolescence et la vieillesse, dans la structure de notre corps.
L'exemple le plus frappant, peut-être, de cela, nous est fourni par quelques Échinodermes, dont M. Darwin nous dit que « l'animal à la seconde phase de son développement, se forme à peu près comme un bourgeon à l'intérieur de l'animal dans sa première phase ; ensuite ce dernier est rejeté comme un vieux vêtement qui pourtant, quelquefois, conserve durant une courte période
‘une vitalité indépendante. » (Plantes et Animaux à l'état domestique,
vol. IT, p. 362, édit. 1875.)
Et il n’est pas vrai non plus que la personnalité dépende d'au-
cune conscience ou d'aucun sentiment de cette personnalité
chez l'être lui-même : il n’est guère probable que le papillon se souvienne d’avoir été chenille, pas plus que nous ne nous souvenons d’avoir été des enfants d’un jour. Simplement, elle dépend
de ce fait, que les différentes phases de l'existence ont été reliées
entre elles par des liens que nous sommes unanimes à considérer comme sufhsant à constituer l'identité, et que ces différentes phases ont découlé les unes des autres en un courant qui nous paraît continu, encore qu'il puisse être parfois assez trouble. C'est là l'essence même de la personnalité. Mais cela implique l'unité probable de toute la vie animale et végétale, qui ne formerait donc, en réalité, qu'un seul être, dont les membres constituants ne seraient, pour ainsi dire, que les corpuscules sanguins
(1) Voir les notes du tradu:teur