‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 45 sur 135 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ou les cellules individuelles. Et la vie serait alors comme une sorte de levain qui, une fois introduit dans l'univers, le ferait lever dans son entier ; ou comme le feu, qui consume tout ce qu'il peut atteindre ; ou comme l'air ou l'eau, qui peu à peu transforment en eux-mêmes la plupart des objets qu'ils entourent. Et vraiment on admettrait peut-être sans difficulté l'existence continue de l'identité personnelle entre parents et descendants à travers toute l'étendue du temps (puisqu'il n’y a aucune interruption brusque, à aucun moment, entre l'existence du parent maternel et celle de son descendant), n’était qu’au bout d’un certain temps les changements survenus dans l'apparence extérieure des représentants de l'espèce deviennent si considérables et que les descendants paraissent si différents des ancêtres, qu'il nous semble de toute manière absurde de dire qu'ils sont une seule et même créature. C'est, à peu de chose près, ce qui se passe pour la Tamise qui, à un moment, — mais à quel moment précis ? voilà ce que nul ne saurait dire, — devient la mer. De plus, au point de vue pratique, la fragmentation de l'identité est chose beaucoup plus importante que sa continuité. Nous voulons être nous-mêmes ; nous ne voulons pas que quelqu'un d'autre prétende faire partie intégrante de notre personnalité. Cette communauté d'identité s'accorde mal avec les nécessités de notre vie quotidienne. Aussi, quand notre amour de l'indépendance se trouve encouragé par le fait que la continuité de la vie entre parents et enfants est une question qui dépend de choses qui sont bien cachées et qu'ainsi la naissance nous fournit un prétexte pour afhrmer qu'il y a eu un saut brusque et une entrée soudaine dans une vie nouvelle et séparée ; et quand aussi nous tenons compte du fait que l'embryologie n’a commencé à être connue que tout récemment, — nous n'avons plus lieu de nous étonner que notre langage usuel exprime ce qui est important et évident, et passe sous silence cela qui n'est pas aussi évident, et qui est sans utilité pour nous.

La personnalité est la créature du temps et de l’espace ; ses changements, comme ceux du temps, sont imperceptibles. Par suite nous nous voyons contraints de la traiter comme nous

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traitons toutes les choses qui sont continues et inséparablement fondues ensemble. Comme nous traitons le temps lui-même, par exemple ; le temps, que nous divisons en jours, en saisons, en moments, en années : divisions qui sont souvent arbitraires, mais qui coïncident, somme toute, aussi exactement que nous les pouvons faire coïncider, avec les changements les plus marqués que nous puissions constater. Bref, nous nous emparons de tout ce dont mous pouvons nous saisir ; en sorte que le trait le plus important à notre point de vue, dans une existence quelconque, est celui que nous pouvons le mieux saisir, plutôt que celui qui est Le plus essentiel à cette existence même. Nous pouvons saisir la continuité de la personnalité entre l'œuf et le papillon qui en sort, mais 11 mous est moins aisé d'apercevoir la continuité de la personnalité entre le papillon et les œufs qu il pond. Et pourtant dans ce dernier cas 1l y a tout autant continuité de la personnalité au sens vrai des termes, que dans le premier cas. Le papillon devient chacun des œufs qu'il pond, et la meilleure preuve qu'il le devient, il la donnera au moment voulu, en refaisant, à présent qu'il a pris un nouvel élan, aussi exactement que possible tout ce quil a fait auparavant lorsqu'il était œuf d’abord, et ensuite lorsqu'il était papillon. Et, autant que j'en peux juger d’après tout ce que l'observation de la vie et des êtres m'apprend, c'est R une chose qu'il ne pourrait certainement pas faire s'il n'avait déjà parcouru la même route assez souvent pour la pouvoir reconnaître même dans son sommeil, et les yeux bandés ; autrement dit, pour se la rappeler sans aucun acte conscient de sa mémoire.

De même encore, un grain de blé qui produit un épi contenant, par exemple, douze grains, est rehé à cet épi par une série de changements si peu percepübles qu'il nous est impossible de dire à quel moment le grain parent est devenu la tige, ni à quel moment chacun des nouveaux grains produits au sommet de cette tige est entré en possession d'un centre individuel d'activité. Ce serait peut-ê être abuser des mots que dire que chacun des grains de cet épi est personnellement identique au grain originel, mais il ne peut y avoir aucune exagération à dire-que chaque grain est une continuation du grain originel, et, s'il en est ainsi effec-

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