CHAPITRE VI
tivement, une continuation de chacun des grains qui composent sa chaîne ancestrale ; et que, en tant que continuation de tous ces grains, il doit contenir tous les souvenirs et toute l'expérience de ses existences passées, qu'il se rappellera dans les circonstances les plus favorables à cette évocation, c'est-à-dire : lorsqu'il se trouvera placé dans des conditions semblables à celles dans lesquelles, la dernière fois, l'impression fut reçue et fut de même évoquée. C'est alors, dans l’un et l’autre des deux exemples que nous avons choisis, que le nouvel œuf et le nouveau grain de blé sont véritablement l'œuf et le grain de blé dont leur parent est sorti; aussi complètement que le bœuf adulte est le veau dont il provient. <
De même, dans le cas de certains arbres pleureurs, dont les branches, lorsqu'elles atteignent le sol, remontent en formant de nouveaux arbres, — peut-on dire à quel moment elles cessent de faire partie de l'arbre parent ? Dans le cas des boutures, il est facile d’esquiver la difficulté en insistant sur l’acte net et soudain par lequel elles ont été séparées du tronc parent ;: mais ce n'est là qu’un tour de passe-passe mental. La bouture ne cesse pas plus d'être une partie de sa plante parente que si elle n’en avait jamais été séparée. Elle profite de l'expérience qu'elle avait avant d'être coupée, tout à fait comme si elle n'avait jamais été coupée. Cela se comprendra encore plus rapidement si on prend comme exemple le cas des vers coupés en deux. Coupons un ver par le milieu : les deux moitiés deviennent des vers : lequel de ces deux vers est le vers originel ? Assurément : l’un et l’autre. C'est là peut-être l'exemple le plus simple et le plus facile à trouver de la manière dont la personnalité nous échappe dès que nous tentons de découvrir sa véritable nature. Î[l y a peu d'idées qui, au premier abord, paraissent plus simples ; et aucune ne devient plus absolument impossible à délimiter et à définir lorsqu'on l'examine de près.
Enfin, M. Darwin (Plantes et Animaux à l'état domestique, vol. IT, p. 38, édit. 1875) écrit :
« Même les plantes qu'on multiplie par bulbes, par marcottes, etc…., et qu'on peut considérer, en un sens, comme faisant partie
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d'un même individu... »; et encore, p. 58 : « La même règle |
s'applique aux plantes qu'on propage par bulbes, par boutons, etc, lesquelles, en un sens, font encore partie d’un même indi- AM » Dans chacun de ces passages, 1l est évident que M. Darwin a présente à l'esprit la difficulté qu'il y a de séparer la personnalité du descendant de celle de la plante dont il provient. Cependant, à la page 351 du même volume, il nous dit de la génération asexuelle, qu'elle « s'opère de bien des façons : par la formation de bourgeons de diverses espèces, et par scissiparité, c'est-à-dire par une division, soit spontanée, soit artificielle ». Or, il est évident que la multiplication des plantes par bulbes et par marcottes relève
de la génération par scissiparité, et qu'il n'existe pas de diffé-
rence essentielle entre l'un et l’autre de ces deux derniers modes de génération asexuelle. Si donc le descendant formé par bulbes et par marcottes fait en un sens partie de la plante mère, il semble bien que tout descendant, produit par quelque mode que ce soit de génération asexuelle, se trouve dans le même cas,
Si maintenant nous ouvrons le livre de M. Darwin à la page 357,
nous voyons qu'il arrive, au moyen des preuves les plus solides, à la conclusion que « la reproduction sexuelle et la reproduction asexuelle, la faculté de régénération, et le développement, dépendent tous d’une seule et même grande loi ». Ne s’ensuit-il donc pas, nécessairement et logiquement, que tout descendant, quel qu'ait été son mode de génération, fait en un sens partie de l’individualité de son parent, ou de ses parents ? Par suite, toute la question revient à savoir ( dans quel sens » on peut dire qu'il en est ainsi. Et pour ma part, je répondrais : (« Dans le même sens où la plante parente (qui n'est que le représentant de la matière extérieure qu'elle s’est assimilée pendant sa croissance ‘et de ses propres facultés de développement) est le même individu qu'elle était elle-même lorsqu'elle était à l'état de rejeton, ou dans le même sens qu'une vache est le même individu qu’elle était lorsqu'elle était génisse, — et dans ce sens-là seulement. »
On n'a pas beaucoup de peine à supposer quele reieton d’une plante est imprégné du souvenir de l’histoire antérieure de la plante dont il provient. Il fait partie de cette plante, et par consé-