CHAPITRE I
ration à dire que, dans un espace de cinq minutes, l'attention d'un pianiste de première force a pu s "exercer — dans une mesure | ir nitésime sans doute, mais enfin s'exercer effectivement, pas moins de dix mille rencontres ; car il est impossible de procure une note ou de tenir compte d'un signe sans faire un Do effort d’ attention, si court et si inconscient qu 1l soit. De plus, chacun des actes de l'attention a été suivi d'un acte | FA la volonté, suivi à son tour d’une action musculaire qui se É compose d'un grand nombre d'actions secondaires dont quelquesd nes sont si minimes que nous ne pouvons pas plus les apers. | cevoir que le pianiste lui-même ne peut les percevoir. Et cependant il a pu être partaitement évident que le musicien ne faisait pas MMattention à ce qu'il jouait, et qu'il écoutait une conversation sur +| un sujet tout différent, quand il n'y prenait pas lui-même part. #INSi ce même artiste, au lieu de jouer du piano, a joué du violon, Ml a pu faire tout cela, et a pu, en outre, se promener dans la cham- «| bre. Il n’est pas douteux que Herr Joachim serait capable de sMfaire tout ce que nous venons de décrire.
M L'inconscience du musicien à l'égard de l'attention qu il fournit Met de l'énergie cérébrale qu’il dépense paraît être si complète l il nous est difficile d’éveiller son attention sur un détail quelfMconque de son exécution sans le déconcerter aussitôt. Et même * cela est impossible. Nous constaterons en effet qu'il éprouve e | presque autant de difficulté pour se rendre volontairement cons- | cient d’une note ou d'un passage musical appris et retenus par «| Mlui au point d’avoir, peut-on dire, passé dans le domaine de l'in- M! | conscient, qu'il en a éprouvé jadis pour apprendre cette note ou | e e passage. L'effort qu'il fait pour redevenir conscient du détail e| 1 ii, et l’oblige à consulter sa musique ou à jouer lentement. | LÉ vérité on dirait qu'il sait ce morceau trop bien pour savoir qu'il le sait, et que les seuls passages qu’il a conscience de savoir nt ceux qu'il ne sait pas aussi bien.
5 Une fois l’exécution terminée, son souvenir paraït tout aussi ) complètement aboli que l'était quelques instants plus tôt sa si à l'égard de son attention et de sa volonté. Car, des milliers d'actes, exigeant à la fois l’une et l'autre, qu'il vient d’ac-
ju NU SA] LA VIE ET L'HABITUDE NAS Fe jt comphr pendant les cinq minutes qu’a duré l'exécution du n mor: ceau, c'est à peine s’il conservera le souvenir d’un seul, une fois le morceau terminé. S'il se rappelle quelque chose en dehors du fait général d’avoir joué tel ou tel morceau, ce sera probablement quelque passage qu'il aura joué moins facilement que les autres!} et qui était d’un style avec lequel il est depuis moins longtemps!| familiarisé. Il oubliera tout le reste aussi complètement que l'ai}
‘qu'il a respiré pendant qu'il jouait.
Il lui est difficile de se rappeler même les difficultés qu'il eut à vaincre lorsqu'il apprit ce morceau. Quelques-unes auront | pu produire assez d'impression sur lui pour qu il s'en souvienne ÿ mais la plupart auront disparu de sa mémoire aussi complètement que le souvenir de ce qu’il a mangé ou de la façon dont il s'est habillé il y a aujourd’hui dix ans. Toutefois, il est évident qu'il} se rappelle plus de choses qu'il ne croit s'en rappeler, car 1l évite des erreurs qu'il faisait dans les commencements, et son jeu même prouve que toutes les notes sont dans sa mémoire, bien que si on lui demandait de jouer telle ou telle mesure prise au hasard} dans le milieu du morceau, et cette mesure-là seulement, il est probable qu'il dirait qu'il ne peut s’en souvenir qu'en reprenant dès le début la phrase musicale qui conduit à la mesure deman”#| dée. Il n’y aura rien d’extraordinaire à ce qu'il soit obligé del} recommencer dès le début de tout le mouvement, et qu il nef puisse repartir d'aucun autre endroit que de celui-là, à moins d'avoir la musique sous les yeux. Et si on l'interrompt encore, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, il lui faudra repar: tir de novo d'un point de départ qui lui soit familier. 4
Pourtant il est de toute évidence qu'il dût y avoir un tempsi] où ce qui est aujourd'hui facile au point de se faire sans un effort conscient du cerveau, ne se faisait que grâce à un travail de tête qui était très nettement perçu, même jusqu’ à la lassitude et jus= qu'au tourment physique. Maintenant encore, si l'artiste joue quelque pièce écrite dans un style qui ne lui est pas familier, nous le voyons s'arrêter et devenir, soudain, consciemmeni attentif.
Nous pouvons donc déduire de cela qu'en ce qui concerne le
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» piano ou le violon, plus les morceaux que nous jouons nous sont connus, ou plus nous sommes avancés dans cet art, moins nous aurons conscience de notre savoir. À tel point, qu'il semblerait qu'il soit presque aussi difficile de réveiller une conscience devenue \ pour ainsi dire latente — une conscience de cela qui est trop “ bien su pour supporter d'être analysé par le sujet lui-même dans le temps qu'il met son savoir en œuvre, — qu'il est difficile ! de créer une conscience de cela qui n’est pas encore assez bien * su pour qu'on puisse dire qu'il fait partie des choses que nous * savons. D'autre part, nous voyons qu'à une familiarité ou à un | savoir moindre correspond une conscience plus nette du savoir possédé.
Si nous cherchons d’autres exemples dans lesquels l'exercice ” habituel de l'intelligence et de la volonté échappe, par l'effet … d'une longue familiarité avec le mode d'action, à la conscience de celui qui s’y livre, nous songeons tout naturellement à l'écri-
ture. La formation de chaque lettre demande de l'attention et
de la volonté, et cependant quelques minutes suffront, à l’homme * qui a l'habitude d'écrire, pour former plusieurs centaines de … lettres, tout en étant capable de penser à autre chose pendant ” qu'il écrit. Il est probable qu'il ne se souviendra pas de la formation » d'une seule des lettres de l’une quelconque des pages qu'il vient … d'écrire, et si on lui demande de répéter ce qu'il a écrit il n'y “ à qu'un instant, il ne pourra guère qu’en indiquer la substance. n Il sait si bien tracer chaque lettre, et il connaît si bien chacun ” des mots qu'il est sur le point d'écrire, qu'il a cessé d’avoir cons- “ cience de ce qu'il sait, ou de se rendre compte de ses volitions, … alors que chacune d'elles est pourtant suivie d’une action muscu- À laire. Et toutefois, l’uniformité de notre écriture, et le fait que nous formons presque toujours une même lettre de la même façon, . semblerait indiquer qu'au moment où nous formons une lettre “ notre mémoire retourne, avec une intensité et une rapidité trop ! grandes pour être perçues par nous, à un nombre considérable l des occasions, peut-être à foutes les occasions antérieures dans … lesquelles nous avons formé cette même lettre. Car le souvenir + de ces occasions demeure dans notre esprit à l'état de « résidu »,
c'est-à-dire comme une balance inconsciemment établie, ou une moyenne inconsciemment prise entre toutes ces occasions, comme une masse fondue de réminiscences particulières dont notre : conscience ne garde nulle trace, et qui ne semblent faire sentir leur effet que par ces changements graduels dars l'aspect de l'écriture de la plupart d’entre nous pendant la période de notre vie antérieure à la maturité, et quelquefois même plus tard. Nous sommes si éloignés de nous rappeler consciemment chacune des occasions dans lesquelles nous avons écrit telle ou telle lettre, que nous n'avons même pas conscience de faire appel à notre mémoire lorsque nous l’écrivons, pas plus que, dans un état de santé normal, nous ne sommes conscients du battement de notre cœur. Mais si nous écrivons d’une manière qui ne nous est pas habituelle, — par exemple en imitant les caractères d'imprimerie au lieu d'écrire au courant de la plume, — notre mémoire se réveille sufhsamment pour que nous ayons conscience de chaque lettre que nous traçons. Quelquefois même nous devenons conscient de l'effort que fait notre mémoire, comme lorsque nous cherchons à nous souvenir de la forme d’un caractère imprimé, d’un g par exemple, et que nous ne pouvons pas nous rappeler de quel côté de la partie supérieure de la lettre il faut placer le trait qui la relie à la partie inférieure, et que notre mémoire, consultée, nous l'indique exactement. Mais si nous avons une conscience très nette de l'effort de notre mémoire, cela prouve que nous sommes tout près de ne faire qu'essayer de nous souvenir, — c'est-à-dire tout près de ne pas nous souvenir du tout. En général nous gardons pendant un certain temps le souvenir de la substance de ce que nous venons d'écrire, car le sujet en est presque toujours nouveau pour nous. Mais lorsque nous écrivons une même chose un certain nombre de fois, elle échappe à notre conscience aussi complètement que les caractères que nous employons pour la communiquer à autrui, et nous nous surprenons à l'écrire machinalement tout en songeant à autre chose ou en parlant d'autre chose. C'est ainsi qu'un copiste de métier, indifférent au sujet traité dans l'ouvrage qu'il copie, n'y fait même pas attention. [l voit des mots et des lettres qui lui sont …
0 CHAPITRE I 1 familiers, et sans chercher à aller au-delà de ces mots, 1l se met k à écrire d'une façon quasi-inconsciente, mais s'il rencontre un - mot, ou des lettres, qu il ne connaît qu ‘imparfaitement, il devient aussitôt conscient, soit de se souvenir, soit d'essayer de se souvenir. La conscience qu'il a de son savoir ou de sa mémoire sem- blerait donc appartenir à une période qu'on pourrait appeler crépusculaire, entre l'épaisse nuit de l'ignorance et la clarté de la connaissance complète. C'est comme la couleur, qui disparaît également dans une ombre et dans une lumière excessives, L'ignorance parfaite et la parfaite connaissance sont également inconscientes d'elles-mêmes.
Ce que nous venons de dire est d'une vérité encore plus frappante en ce qui concerne la lecture. Sur combien de milliers de lettres individuelles nos regards ne passent-ils pas chaque matin dans le Times, et combien peu d’entre elles retiennent notre attention ou demeurent dans notre mémoire ! Et néanmoins il fut un temps où il nous était si difficile de lire même les mots les plus simples que nous étions obligés de faire de grands efforts M pour les graver dans notre souvenir avec assez de relief pour les pouvoir reconnaître quand nous les retrouvions. À présent, | pas même un seul mot entre tous ceux que nous avons lus ne se conserve en nous, à moins que ce ne soit un mot nouveau, où un mot courant employé dans un sens peu usité, et alors nous y . faisons attention et il est probable que nous en gardons le sou- MW venir. Notre mémoire ne retient que la substance de la chose écrite, car cette substance seule est nouvelle pour nous. Pourtant, encore que nous ne percevions rien de plus que le résultat général “ de notre perception, il n'est pas douteux que nous avons perçu » chacune des lettres de chacun des mots que nous avons lus ; W car si nous rencontrons un mot mal écrit, notre attention est aus- M sitôt mise en éveil, à moins que nous n'ayons inconsciemment » corrigé la faute qu'il contenait, au moment même où nous l'avons « rencontré, précisément à cause de la très grande habitude que “ nous avons de le voir écrit correctement. Non seulement nous percevons les lettres que nous avons vues sans remarquer que “ nous les avons perçues, mais encore il nous est impossible —
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