CHAPITRE VII
savoir trop long. Je penserais que, si son cerveau travaillait trop, mon sang pourrait en souffrir ; et si je pouvais découvrir la veine où il se trouve, je le ferais sortir de mon corps pour qu'il pût recommencer sa vie sous une autre forme et dans quelque autre carrière où 1l saurait-(du moins en ce qui me concerne) se rendre plus utile. Il en est des unités de nos corps comme des étoiles des cieux : elles n’usent ni de paroles ni de langage, mais leurs voix s'entendent parmi elles. Notre volonté est le fiat de leur sagesse collective approuvé dans leur parlement : le cerveau. Ce sont elles qui nous font faire tout ce que nous faisons ; et ce sont elles qu'il faudrait récompenser lorsqu'elles ont bien fait, ou pendre si elles commettent un crime. Lorsque l'équilibre politique se maintient bien dans leur république, lorsque chacune d'elles respecte les droits des autres et que toutes travaillent avec ensemble, alors nous prospérons et nous nous portons bien. Et si nous sommes malades, c’est parce qu’elles sont en désaccord, ou parce qu'elles se mettent en grève et réclament une augmentation de ceci ou de cela dans le milieu intérieur, et c'est à notre médecin à faire de son mieux pour les pacifier ou les punir. Elles sont nous et nous sommes elles. Et notre mort n'est pas autre chose qu'une nouvelle répartition de la balance politique entre elles, ou qu'un changement de dynastie, dus peut-être à des luttes héroïques, pleines de plus d’épopées et de romans d'amour que nous n'aurions le temps d'en lire d'ici au Jugement Dernier, s'ils étaient mis par écrit de telle sorte que nous les puissions comprendre.
Il est donc évident que plus nous examinons cette question de la personnalité et plus elle nous déroute. Et le seul moyen que nous ayons d'empêcher notre pensée de tomber dans une confusion complète et de se perdre en vaines rêveries, c’est d'en revenir à l'opinion commune et superfcielle, et de nous interdire des spéculations qui paraissent offrir peu d'avantage au point de vue de leur valeur commerciale, et qui, si nous les suivions Jusqu'où elles mènent logiquement, nous mettraient dans la fâcheuse obligation de changer nos opinions sur des questions que nous avons fini par considérer comme réglées.
Et nous voyons que c’est ce que font en réalité quelques-uns de nos meilleurs philosophes, qui paraissent résolus — sl n’est pas présomptueux de parler ainsi, — à repousser les conclusions auxquelles leurs propres expériences et leurs observations sembleraient devoir les mener.
Un exemple. Le D' Carpenter cite les expériences bien connues faites sur des grenouilles décapitées. Lorsqu'on coupe la tête d'une grenouille, et qu’ensuite on lui pique la peau à un endroit quelconque, l'animal se met aussitôt à fuir en se mouvant avec la même régularité que si on ne lui avait pas enlevé le cerveau. Flourens prit des cobayes, les priva de leurs lobes cérébraux, et ensuite leur irrita la peau ; immédiatement, ces animaux marchèrent, coururent et trottèrent çà et là, mais lorsqu'il cessait de les irriter, ils cessaient de se mouvoir. Des oiseaux décapités, lorsqu'on les excite, peuvent encore faire avec leurs ailes les mouvements rythmés du vol. Mais voici des faits encore plus curieux et plus difñailes à expliquer. On prend une grenouille, ou un triton vigoureux et sain, pour les soumettre à diverses expériences : on les touche, on les pique et on les brûle avec de l'acide acétique : puis on les décapite, et quand, aussitôt après, on les soumet aux mêmes expériences, on voit que leurs réactions sont exactement les mêmes : ils tâchent de se soustraire à la douleur, et de se débarrasser de l'acide acétique qui les brûle. Ils soulèvent leur patte et la portent à la partie de leur corps qui est soumise à l'irritation partout où on la produit.
Tout cela est emprunté à l'ouvrage de M. Ribot sur l’'Hérédité plutôt qu’à celui du D’ Carpenter, parce que M. Ribot nous dit que la tête de la grenouille a été réellement séparée de son corps, ce qui n'apparaît pas aussi clairement dans ce que le D' Carpenter dit au sujet de ces mêmes expériences. Mais le D' Carpenter nous dit que : { après qu'on a enlevé le cerveau de la grenouille », — ce qui semble bien revenir au même que si on lui coupait la tête, — « si on applique de l'acide acétique sur la partie supérieure et sur la partie inférieure d’une de ses cuisses, le pied du même côté s'y porte et enlève l'acide. — Mais si on coupe cette patte, on voit qu'après quelques efforts inutiles et une courte période