‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 59 sur 135 · CHAPITRE VIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIH

à deux ans qu ‘a vingt ans ? N'est-ce pas tout simplement ngree que, pendant de nombreuses générations, nous avons appris à parler à cet âge-là, et que par suite nous nous mettons en devoir d'apprendre à parler de nouveau lorsque nous y arrivons, tout comme nous nous sommes mis en devoir de faire des yeux quand vint le moment où nous avions l'habitude de les faire ?

Si à une époque de notre vie nous nous sommes souvenus d’avoir été des enfants au berceau (et nous nous en sommes souvenu chaque jour pendant tout le temps que nous étions des enfants au berceau) et si nous l'avons oublié, 1l se peut fort bien que nous ayons eu d'autres souvenirs, et bien plus intenses, que nous avons aussi complètement oubliés. Et vraiment il n’y a rien de plus extraordinaire dans la supposition que l’ovule fécondé a le sentiment intense de sa continuité, et par suite de son identité avec les deux ovules fécondés dont il provient, que dans le fait que nous n'avons pas le sentiment de notre continuité avec nousmêmes en tant qu'enfants au berceau. Si donc il n’y a pas, a priori, d'objection à faire à cette hypothèse, et si l'ovule fécondé se comporte d'une façon qui nous donne les plus fortes raisons de penser qu'il a déjà fait bien souvent ce qu'il fait actuellement, et qu'il a un souvenir très vif, encore qu'inconscient, de ce que tous les ovules dont il descend — et surtout ses deux ovules parents — ont fait dans des circonstances semblables, la conclusion à laquelle nous devons aboutir n’est guère douteuse.

Un œuf de poule, par exemple, dès que sa mère commence à le couver, se met aussitôt en devoir de faire aussi exactement que possible ce que les deux œufs dont son père et sa mère sont sortis firent lorsque leurs mères commencèrent à les couver. Il semble donc presque impossible de ne pas en conclure que cet œuf se rappelle la marche suivie par les œufs dont il provient, et de l'identité présente desquels il est indiscutablement une partie et une phase ; et il semble aussi que nous sommes bien forcés de croire que l'intensité de ce souvenir est le secret de la facilité avec laquelle l'œuf suit à son tour cetie marche.

On a, je crois, souvent fait remarquer qu’une poule n’est que le moyen qu'emploie un œuf pour faire un autre œuf. Il faut en

l " . Va , effet que chaque être soit libre de conduire son développement

à sa façon. La façon dont l'œuf conduit le sien peut paraître singulièrement tortueuse et détournée : mais c’est sa façon à lui, et somme toute, l’homme n'a pas lieu de s'en plaindre. Quant à savoir pourquoi l'homme considère la poule comme plus vivante que l'œuf, et pourquoi l'on dit que la poule pond l'œuf et non pas que l'œuf pond la poule, ce sont là des questions qui échappent à toute explication philosophique ; et la meilleure réponse à y faire, peut-être, se trouve dans la bonne opinion que l’homme a de lui-même, et dans l'habitude qu'il a eue, pendant bien des siècles, de ne tenir aucun compte de tout ce qui ne le fait pas songer à lui-même, ne lui nuit pas, ou ne lui profite pas, et aussi dans l'usage de la parole qui, pour être utile, est forcée d'ignorer un nombre immense de faits, — lesquels, peu à peu, sortent de notre esprit parce que nous cessons de les voir. Mais peut-être, après tout, que la vraie raison, c’est que l'œuf ne glousse pas quand il a pondu la poule, et qu'il avance vers son état de poule à pas silencieux et comptés que nous pouvons observer si l'envie nous en prend ; tandis qu'il nous est moins facile d'observer les démarches qui mènent de la poule à l'œuf, mais que, tout à coup, nous entendons un caquet et voyons un œuf où il n'y en avait pas l'instant d'avant. Et voilà pourquoi nous disons que le développement de l'œuf en poule n’a aucune ressemblance avec le développement de la poule en œuf, alors qu’en réalité une poule, ou n'importe quelle autre créature vivante, n'est que le moyen qu'emploie la cellule primordiale pour revenir sur elle-même. Mais reprenons. Nous voyons un œuf À, qui sait évidemment

- fort bien ce qu'il veut, et nous savons qu'il y a un an existaient

deux autres œufs semblables à celui-ci : B et C, qui aujourd'hui ont disparu, mais dont nous sommes certains que À provient par un développement si continu qu'il faut le regarder comme faisant partie de la forme actuelle de leur identité. Or on voit que le but que se propose À est précisément le même que se sont proposé en leur temps B et C:; et que l'aspect extérieur de A est de tout point le même que celui de B et de C. Par conséquent il serait déraisonnable de nier que À est autre chose que B et C

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