CHAPITRE VIII
qui ont reparu, avec telles modifications qui ont pu se produire en eux depuis leur disparition, et que, en dépit de ces modifications, ils se rappellent parfaitement en À ce qu'ils ont fait lorsqu'ils étaient B et C.
Nous avons examiné la question de l'identité personnelle afin de voir si nous pouvions, sans abuser des termes, prétendre que cette identité existe entre deux générations quelconques d'êtres
” vivants (et si elle existe entre deux générations, elle existe entre toutes, à l'infini) ; et nous avons constaté que non seulernent nous étions libres de l’affirmer, mais que nous étions irrésistiblement forcés de l’affirmer, si nous ne voulions pas changer du tout au tout nos idées actuelles sur l'identité personnelle. Nous avons constaté qu'on ne pouvait pas rester partisan des idées ordinaires et de sens commun touchant l'identité personnelle sans admettre aussi que nous sommes personnellement identiques à tous nos ancêtres, qui ont réussi à s'assimiler de la matière extérieure, et qui, en se l’assimilant, l'ont imprégnée de tous leurs souvenirs ; en sorte que nous ne sommes que cette matière extérieure assimilée ainsi, et imprégnée de tous ces souvenirs. C’est là, du moins à mon avis, une formule qui établit la balance exacte du compte.
Quelques remarques sur cette assimilation de la matière extérieure par les organismes vivants ne seront peut-être pas trop déplacées ici.
Tant qu’un organisme vivant peut se maintenir dans la même position (ou approximativement la même) dans laquelle il a été accoutumé à se trouver pendant sa propre vie et les vies de ses ancêtres, rien ne lui peut nuire. Tant que l'organisme se trouve comme chez soi dans cette position, et se souvient de ses antécédents, rien ne peut l’assimiler. Pour qu'il lui arrive malheur il faut, d'abord et avant tout, qu'il soit délogé de la position qui lui est familière parce qu'elle est celle dont il se souvient. Autrement, rien n'est capable d’assimiler un organisme vivant.
D'autre part, dès l'instant qu'un organisme vivant perd de vue sa propre position et ses antécédents, il devient sujet à être assimilé, et par suite à se voir familiarisé de force avec la position et les antécédents d'une autre créature. Un organisme vivant
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quelconque, s’il se trouve maintenu pendant un temps même» très court dans une position entièrement différente de celle à laquelle 1l a été accoutumé en sa propre vie et en celle de ses ancêtres, perd, la plupart du temps, tous ses souvenirs, complètement et une fois pour toutes. Mais il faut qu'aussitôt 1] en M acquière de nouveaux, car rien ne peut ne rien connaître et tout w être doit se rappeler soit ses propres antécédents, soit ceux d’un autre être. Et de même que rien ne peut ne rien connaître, de même rien ne peut ne croire en rien.
Prenons un grain de blé, par exemple. Le grain de blé n'a jamais été accoutumé à se trouver dans l'estomac d’une poule, ni lu ni aucun de ses ancêtres. Car le grain qui se trouve placé dans cette position meurt sans postérité, et par conséquent ne peut pas transmettre son expérience. Durant la première minute environ après qu il a été avalé, il peut se figurer qu'il vient d’être semé, et se mettre en devoir de germer. Mais au bout de quelques secondes, il découvre que le milieu dans lequel il se trouve ne lui est pas familier ; et par conséquent il prend peur, perd la tête, ct se laisse entraîner dans le gésier, où il est broyé parmi les pierres du gésier. La poule a réussi à le mettre dans une position qui était nouvelle pour lui : cela fait, c'était chose facile que de l'assimiler entièrement. Une fois assimilé, le grain perd tous ses souvenirs en tant que grain, mais 1l se trouve initié à tout ce qui arrive, et à tout ce qui est arrivé, aux poules et aux coqs pendant des siècles sans nombre. Dès lors, chaque fois’ qu'il verra d’autres grains il les attaquera : il n'y a pas de plus grand persécuteur du grain qu'un grain une fois qu'il s’est bien identifié avec une poule.
Nous pouvons remarquer en passant, que si un être parvient à se familiariser avec quelque chose, cet être est satisfait. Car les seules choses auxquelles nous attachons réellement du prix, | dans la vie, sont les choses qui nous sont familières : que nous M ayons le moyen de continuer à faire ce que nous avons l'habitude ü de faire, de nous vêtir comme nous avons été accoutumés à nous vêtir, de manger comme nous avons été habitués à manger; que nous n'ayons pas moins de liberté que nous avons été accoutumés à en avoir et, en dernier mais non pas en moindre lieu, M