‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 61 sur 135 · CHAPITRE VHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VHI

» que l’on ne vienne pas nous demander de penser autrement que nous avons été accoutumés à penser, — et la grande majorité des hommes vivra satisfaite ; du moins toutes les plantes et tous les animaux vivront satisfaits, à ces conditions-là. Et cela semblerait nous mettre sur la voie d'une théorie touchant une vie future : car cela nous donne à pensèr qu'après notre mort, par laquelle nous cesserons de nous être familiers à nous-mêmes, nous nous familiariserons immédiatement avec bien d’autres histoires, en comparaison desquelles notre vie actuelle devra nous paraître alors d'un manque d'intérêt intolérable.

Et c’est la raison pour laquelle un choc très violent et très soudain du système nerveux ne nous cause aucune douleur, mais nous tue net et d’un seul coup ; tandis qu'un choc avec lequel le système nerveux peut au moins essayer de se familiariser est extrêmement douloureux. Nous ne pouvons pas supporter le nouveau, l'inconnu, le non-familier. La partie de notre corps qui est traitée d'une manière qui ne lui pas familière appelle aussitôt à son secours le cerveau, son gouvernement central, et se rend de toute manière aussi importune qu'elle le peut jusqu’à ce qu'on lui soit venu en aide. De même encore, les lois protectrices des animaux ne sont pas autre chose qu'un exemple de l'horreur que nous éprouvons à voir même les créatures muettes mises dans des positions qui ne leur sont pas familières. C'est que nous détestons tellement qu’on nous mette dans des positions qui ne nous sont pas familières, que nous ne voulons pas tolérer qu'on y mette d’autres êtres, si nous pouvons empêcher qu'on les y mette. De même encore, on dit qu'à peine Andromède et Persée se furent un peu éloignés du rocher où Andromède était restée si longtemps enchaînée, elle se mit à reprocher à Persée d'avoir tué son dragon qui, après tout, lui dit-elle, avait été très bon pour elle. Les seules choses que nous haïssons vraiment sont celles dont nous n'avons pas l’habitude ; et bien que la Nature ne serait pas la Nature si elle ne contrariait pas et ne mariait pas notre amour du connu avec un certain amour de l'inconnu, on ne saurait cependant pas hésiter à dire lequel de ces deux amours est le plus fort en nous.

Mais revenons au grain de blé. S'il avait eu assez de présence d'esprit pour éviter d'être entraîné parmi les pierres du gésier, . comme savent l'éviter bien des graines qui sont transportées ainsi à des centaines de lieues dans l'estomac des oiseaux, et s’il avait réussi à se persuader que la nouveauté de sa position n'était pas tellement grande qu'il ne pût fort bien s'en accommoder ; bref, s'il ne s'était pas tenu pour battu, il aurait pu se coller à l'estomac de la poule et se mettre à pousser. Et dans ce cas il se serait assimilé une bonne partie de la poule dans l’espace de quelques jours ; car les poules ne sont pas habituées à ce que des graines leur poussent dans l'estomac, et à moins que la poule en question ne fût aussi courageuse comme poule que le grain de blé qui saurait éviter d'être assimilé serait courageux comme grain de blé, la poule cesserait bientôt de s'intéresser à ses propres antécédents. Mais il est douteux qu'un grain de blé ait jamais eu assez de fermeté d'âme pour ne pas perdre la tête en s'apercevant qu'il était dans l'estomac d'une poule, et pour croître. Car l'organisme vivant est la créature de l'habitude et de la routine, et l'intérieur d'un gésier ne fait pas partie du programme d'un grain de blé. L

Supposons donc pourtant que notre grain, au lieu d'être entraîné dans le gésier, se fût collé au gosier de la poule et l’eût étouffée. * Îl se trouverait alors dans une position très semblable à celle dans laquelle 1l s’est trouvé déjà un nombre infini de fois ; autrement dit, 1l se trouverait dans un lieu tranquille, sombre, humide, pas trop éloigné de la lumière, où il serait entouré de matière en train de se corrompre. Par suite, il saurait très bien ce qu'il

doit faire, et se mettrait à croître jusqu'au moment où on le déran- M

gerait et où il se trouverait de nouveau dans une position qui, -très probablement, ne lui serait pas familière.

Le grand débat qui s’agite entre des masses immenses d'organismes vivants se résume en cette simple question : « Vais-je vous mettre dans une position à laquelle vos ancêtres n’ont pas été accoutumés, ou bien est-ce vous qui allez me mettre dans une position dans laquelle les miens ne se sont jamais trouvés ? » L'homme n’est l'animal dominant sur la terre que parce qu'il

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