‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 62 sur 135 · TU A CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

TU A CHAPITRE VIT

peut, dans la plupart des cas, résoudre cette question en sa faveur.

La seule façon dont un organisme à qui il est arrivé d'oublier ses antécédents, peut recouvrer la mémoire, c'est en étant assimilé par une créature de sa propre espèce ; et par une créature de sa propre espèce qui sait ce qu'elle a à faire, et qui ne se trouve pas dans une position assez fausse pour être forcée de se rendre compte de la fausseté de sa position. C'était probablement parce qu'ils avaient reconnu la vérité de ce fait que certains peuples de l'Orient avaient coutume, ainsi que nous l’apprend Hérodote, de manger leurs parents morts ; car la matière qui a été assimilée par une identité ou une personnalité quelconque devient de toutes façons partie intégrante de la personnalité qui l’a assimilée.

Le rapport de ce que nous venons de dire avec les questions qui nous occupent deviendra évident quand nous retournerons, ainsi que nous l'allons faire, au sujet de l'identité personnelle. Au fond, toute la difficulté semblerait provenir de notre manque de familiarité avec le sens réel que nous attachons aux mots du langage courant. De là vient que tout en reconnaissant que le principe fondamental de l'identité consiste dans une continuité sans interruption brusque, nous oublions que ce principe implique l'identité personnelle de tous les êtres qui appartiennent à la même chaîne de descendance ; sans que le nombre de ces êtres, soit dans l’ordre de la descendance, soit actuellement vivants, change rien à la réalité de cette identité.

Par exemple : nous prenons deux œufs, l’un mâle, l’autre femelle, et nous les faisons éclore. Au bout de quelques mois, les deux poulets qui,en sont sortis, ayant réussi à mettre une énorme quantité de graines et de vers dans de fausses positions, deviennent

. coq ét poule, s’accouplent, et produisent une douzaine de nouveaux

œufs.

Un coq et une poule, et douze œufs, telle est la phase actuelle de la personnalité des deux œufs originels. Ils font aussi partie de la phase actuelle de la personnalité de tous les vers et de tous les grains que le coq et la poule se sont assimilés depuis qu'ils sont sortis de leur coquille ; mais les personnalités de ces vers

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et de ces grains ne comptent pas : elles ont perdu les souvenirs propres à leur espèce, et sont toutes remplies des souvenirs de tous les ancêtres de la créature qui se les est assimilées.

Strictement parlant, peut-être ne pouvons-nous pas dire que le coq et la poule et la douzaine d'œufs sont réellement les deux premiers œufs. Ces deux œufs n'existent plus, et nous voyons les deux volatiles qui en sont sortis. Dire qu’une poule est un œuf, c'est abuser des termes. Et néanmoins il est difficile de savoir si nous n'aurions pas bien le droit de le dire, car ce n’est qu'avec une restriction mentale — et avec une restriction mentale guère plus importante — que nous afñrmons qu'il y a identité absolue chez un être vivant quelconque à deux instants consécutifs de sa durée ; et on n'use certainement pas plus d’équivoques si on dit au coq, à la poule et aux douze œufs : « Vous êtes les deux œufs que j avais sur un rayon de la cuisine il y a douze mois >, que si on dit à un homme : « Vous êtes l'enfant que je me rappelle avoir vu dans les bras de votre mère il y a trente ans ». Dans l’un et l’autre cas nous voulons dire : « Depuis la dernière fois que je vous ai vu, vous n'avez pas cessé de mettre d’autres organismes dans de fausses positions et de vous les assimiler ensuite, tandis qu'il ne vous est encore rien arrivé qui vous ait mis dans une position telle qu'elle vous fit perdre le souvemir de vos antécédents.

Il semblerait donc parfaitement juste de dire à l’un quelconque des douze œufs, ou au coq, à la poule et aux douze œufs réunis :: « Vous étiez deux œufs il y a un an ; et douze mois auparavant vous étiez quatre œufs », et ainsi de suite à l'infim ; ni le nombre des ancêtres ni celui des descendants ne comptant pour rien, et la continuité seule étant prise en considération. L'observation journalière nous a rendu familier le fait que l'identité et s’unit avec d’autres identités (de sorte qu'une identité unique en résulte) et se divise en plusieurs identités, — de sorte que ce qui était un devient plusieurs. L'évidence de cela éclate dans la façon dont les deux éléments sexuels, mâle et femelle, s'unissent pouf former un ovule unique qui est, nous le voyons, rempli des souvenirs des deux individus dont 1l provient. À quoi il faut encore

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