‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 65 sur 135 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

il nous est impossible de les ignorer, et par suite nous ne voyons dans les deux nouveaux que des produits des anciens.

Pour exprimer exactement les faits, il faudrait dire : « Vous faites partie de la phase actuelle de l'identité de telle et telle identité passée, c'est-à-dire : soit des deux œufs, soit des quatre poulets, selon le cas ». Cela met, si j'ose dire, les œufs et les poulets dans le même panier, et répond à la fois aux exigences philosophiques et légales du cas ; seulement, c'est un peu long.

Voilà donc pour l'identité personnelle réelle ; laquelle, nous le voyons, nous permet de dire que des œufs font partie de la phase actuelle d'une certaine identité passée, que ce soit l'identité d'autres œufs, ou de poulets, ou de poussins ; et, de même, que des poussins font partie de la phase actuelle de certains autres poussins, œufs ou poulets ; et bref, que tout être vivant fait partie de la phase actuelle de n'importe quelle identité passée comprise dans sa chaîne ancestrale. Mais pour ce qui est de la mémoire réelle de cette identité, — mémoire inconsciente, mais évidemment mémoire, — nous remarquons que l'œuf aussi longtemps qu'il est œuf, paraît avoir le souvenir très net d'avoir déjà été œuf, et le poulet d'avoir déjà été poulet ; mais que ni l'œuf ni le poulet ne semblent avoir le moindre souvenir d'aucune autre phase de leurs existences passées que celle qui correspond à la phase dans laquelle ils se trouvent actuellement.

C'est ainsi que nous-mêmes, à six ou sept ans, ne nous souvenons plus d’avoir été des enfants au berceau, et encore moins d'avoir été des embryons. Mais à nous voir perdre nos dents et en faire de nouvelles, et à nous voir croître, comme c'est notre cas à presque tous, en nous faisant extrêmement pareils à ce que nous nous étions faits en la personne de quelques-uns de nos ancêtres les plus proches, et à nous voir, enfin, répéter assez souvent les mêmes erreurs que nous avions faites alors, et cela en arrivant à l’âge précis où nous les avions faites la première fois, on ne pourrait mettre en doute que nous nous rappelons nos existences passées, quoique nous nous les rappelions trop bien pour être capables d'introspection sur ce point. De même, lorsque nous faisons nos dents de sagesse, à vingt-deux ou vingt-trois

ans par exemple, il est clair que nous nous souvenons de nos existences passées à cet âge, si complètement que nous ayons pu oublier les premières phases de notre existence présente. On pourra dire que c'est la mâchoire qui se souvient, et non pas nous ; mais il paraît bien difhcile de refuser à la mâchoire droit de cité dans notre personnalité ; et quand il s’agit d’un enfant en pleine croissance, toutes les parties qui le composent semblent avoir également bonne mémoire, et si on prétend que toutes les parties qui se combinent pour le composer ne sont pas li, il me paraît inutile de prolonger plus longtemps la discussion.

De même la chenille ne paraît pas se souvenir d’avoir été œuf, soit dans son existence présente, soit dans ses existences passées. Dès qu'elle éclot, elle n’a plus rien à voir avec les œufs ; mais il paraît bien clairement qu'elle se souvient non seulement d’avoir été déjà chenille, mais aussi de s'être déjà transformée en chrysalide. Car lorsque le moment est venu pour elle de le faire, elle n'hésite pas, comme il est certain qu'elle hésiterait si cette position ne lui était pas familière : elle se met immédiatement à faire ce qu'elle fit la dernière fois qu’elle se trouva dans un cas semblable. Elle répète l'opération aussi exactement que les circonstances le lui permettent, fait toutes choses dans le même ordre que la dernière fois, et travaille avec cette aisance et cette perfection qui sont le résultat et le signe propre de la force de l'habitude, et qu'on ne peut absolument pas attribuer à autre chose qu'à une longue pratique.

Une fois qu’elle est devenue chrysalide, le souvenir de son passé de chenille paraît l’abandonner tout à fait; pour ne lui plus revenir qu'au moment où, par voie de descendance, elle reprendra la forme de chenille. Mais en ce moment-ci sa mémoire saute par-dessus toutes ses dernières modifications et retourne à l'époque où elle fut, la dernière fois, ce qu’elle est à présent. Et, bien qu'il soit probable que tant la chenille que la chrysalide, en un jour quelconque de leur existence sous l’une ou l’autre de ces formes, ont une sorte de vague pouvoir de se rappeler ce qui leur est arrivé la veille ou l’avant-veille, le fait certain est, que le principal de leur mémoire remonte au jour correspondant de leur

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