‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 66 sur 135 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

dernière existence sous la forme qu'elles ont actuellement ; autrement dit : la chrysalide, par exemple, a de ce qui lui est arrivé en ce jour, la dernière fois qu'elle fut chrysalide, un souvenir beaucoup plus net quoique moins conscient, que celui qu'elle a de ce qui lui est arrivé hier ; et c'est bien naturel : car hier n'est qu’une fois, tandis que ses existences passées sont légion. Par suite, elle prépare ses ailes en temps voulu, faisant chaque jour ce qu'elle ft au jour correspondant de sa dernière vie de chrysalide, et elle devient enfin papillon. Sur quoi, les circonstances où elle se trouve s’altèrent à tel point qu’elle perd tout sentiment de son identité en tant que chrysalide (aussi complètement que nous, précisément pour la même raison, perdons tout sentiment de notre identité avec nous-mêmes en tant qu’enfants au berceau) et elle ne se souvient plus que de ses existences de papillon.

Nous voyons que c'est là ce qui se passe du haut en bas des règnes animal et végétal. Nous voyons que les animaux inférieurs, dans chacune des phases de leur existence, se souviennent de la phase correspondante de toutes leurs existences passées pendant un espace de temips considérable, et aussi d’un peu de ce qui a précédé et suivi cette phase. Dans leur existence présente, leur souvenir remonte un peu plus haut que le moment présent (et remonte de plus en plus haut dans cette existence présente à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres) ; et ils sont capables de prévoir à peu près autant qu'ils en étaient capables dans leurs existences passées, q quelquefois plus, quelquefois moins. Car il en est de la prescience comme de la mémoire. Plus les êtres sont élevés dans l'échelle de la vie et plus ils sont doués de prescience. Naturellement il ne faut pas oublier, — et c'est un point sur lequel nous nous arrêterons davantage dans la suite de ce livre, — il ne faut pas oublier que nul descendant ne peut se souvenir de ce qui est arrivé à ses parents après qu'il s’est détaché d'eux ; et c’est là, peut-être, la raison pour laquelle l'époque où nous faisons nos dents de sagesse est beaucoup moins fixe que celles auxquelles nous faisons toutes les autres parties de notre corps ; d'autant plus qu'il a dû ærriver assez fréquemment, dans une longue série de générations, que le descendant est né avant que

| LA VIE ET L'HABITUDE ses parents eussent fait leurs dents de sagesse, et par suite, il … y aura des lacunes, sur ce chapitre-là, dans notre souvenir. Y a-t-1l donc, dans la mémoire telle que nous l’observons en nous et chez les autres, et dans des cas où nous sommes d'accord pour l'appeler ( mémoire » pure et simple et sans user d'équivoques, — y a-t-il dans la mémoire quelque chose qui nous empêcheraït de supposer qu'elle est capable de franchir un long espace de temps dans un état de cessation momentanée, de suspension, et de donner ainsi à chaque ovule fécondé ou à chaque grain, la possibilité de se souvenir de ce qu'il a fait la dernière fois qu'il s’est trouvé dans la même situation, et de continuer à se rappeler la période correspondante de ses développements antérieurs pendant toute la période de sa croissance actuelle, bien que cette mémoire ait entièrement fait défaut en ce qui concerne l'intervalle écoulé entre deux périodes correspondantes quelconques, et que l'individu n'ait pas conscience de faire usage de cette mé-

moire ?

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