CHAPITRE IX
aussi, c'est-à-dire selon qu'ils paraîtront devoir nous contraindre à changer nos habitudes, soit à notre avantage, soit à notre désavantage.
Par exemple, si un objet ou un incident est extrêmement nouveau pour nous, comme le serait, pour le voyageur qui en est à sa première traversée de l'Atlantique, la rencontre d’une baleine ou d’un iceberg, l'impression produite sera très profonde, bien qu'elle n'affecte pas directement nos intérêts matériels. Mais si le navire donnait contre l’iceberg et que nous fussions sur le point de faire naufrage, l'impression produite serait beaucoup plus profonde ; nous songerions bien davantage aux icebergs et nous nous les rappellerions bien plus nettement que si nous n'avions fait qu'en voir un de loin. De même, si nous avions pu capturer la baleine et vendre son huile, sa rencontre aurait laissé une bien plus profonde impression dans notre esprit. Voilà deux cas où le degré de nouveauté, soit actuelle, soit en perspective, est ce qui surtout détermine la profondeur de l'impression produite.
Or, il en va de la nouveauté soudaine comme de la conscience et de la volonté. Moins une impression nous est familière et plus profondément elle pénètre en nous, jusqu'à ce qu'elle atteigne un tel degré d’ « impressivité » qu'elle cesse de produire aucune impression, — sur quoi nous mourons à l'instant même. Car la mort ne nous atteint que par le moyen de la nouveauté ou, si on veut, que parce que la nouvelle position dans laquelle nous sommes mis s'oppose tellement à l’ancienne qu'il nous est impossible de les fondre ensemble de manière à comprendre leur combinaison ; et par suite nous perdons tout pouvoir de nous reconnaître et toute foi en nous-mêmes et en ce qui nous entoure.
Mais, bien que nous nous figurions que nous nous souvenons de presque tous les détails d’une impression soudaine, en réalité nous nous en rappelons beaucoup moins que nous ne croyons. Tout ce qui est accessoire ne tarde pas à sortir de notre esprit. Les gens qui croient se rappeler même un événement aussi important que la bataille de Waterloo, ne se rappellent probablement aujourd'hui qu'une demi-douzaine d'épisodes, une échappée
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par-ci par-là, en sorte que ce qu'ils appellent leur souvenir de la bataille de Waterloo n’est guère, en fait, qu'une espèce de songe, — si vite s’efface le souvenir d'un événement qui ne se reproduit plus !
Et quant aux impressions uniques aussi, mais de moindre force : de tout ce qui nous arrive cette semaine, combien peu de chose restera dans notre mémoire la semaine prochaine ! Un homme de quatre-vingts ans se rappelle un bien petit nombre des événements qui ont été uniques dans sa vie, excepté ceux des quinze derniers jours. Il ne se rappelle que quelques incidents, çà et là, qui ne couvriraient guère qu'un espace de six semaines ou de deux mois en tout, si tout dont il se souvient était reproduit avec la même pauvreté de détails avec laquelle il s'en souvient. Pour ce qui est des incidents qui se sont souvent répétés, son esprit établit la balance de ses souvenirs passés, se rappelle les deux ou trois dernières répétitions, et la façon habituelle dont la chose a lieu ou dont il agit lui-même, — mais rien de plus.
Si donc le souvenir de tout ce qui n’est ni très nouveau pour nous ni très souvent répété, sort si vite de notre esprit pendant ce que nous considérons comme notre vie unique, qu'y a-t-l d'étonnant à ce que les détails de nos expériences quotidiennes ne trouvent nulle place dans ce bref résumé d'elles qui est tout ce que nous pouvons donner sous ce volume si petit : le descendant ? Si nous-mêmes sommes incapables de nous rappeler la cent-millième partie de ce qui nous est arrivé pendant notre enfance, comment nous attendre à ce que nos descendants se ‘rappellent autre chose que ce que, par suite de répétitions fréquentes, ils se rappellent maintenant en nous sous la forme d'un résidu ou d’une impression générale ?
D'autre part, tout ce qui est resté gravé en nous à la suite d'une seule impression, nous nous le rappelons conscienment. Nous pouvons à volonté en évoquer les détails, et en faisant cela nous avons la conscience très nette de nous souvenir. Un homme qui n’a jamais vu la mort regarde pour la première fois le visage d'un proche parent ou d’un ami mort. Son regard ne s'y arrête que pendant quelques minutes, mais l'impression qu'il en reçoit