CHAPITRE IX
demeure longtemps en Jui. Il se rappelle la chambre, l’heure du ” jour ou de la nuït, et, si c'était de jour, le temps qu il faisait.
L: fl se rappelle en quel endroit de la chambre reposait le corps, “ et comment on l'avait arrangé. [1 peut encore, vingt ans après,
à volonté, se rappeler tous ces détails, et évoquer ce tableau tel qu'il le vit.
La raison en est claire : c'était une impression extrêmement nouvelle pour lui, et elle le touchait doublement, en lui faisant sentir la perte d'une personne qui lui était chère, et en lui rappelant avec une éloquence toute particulière que lui aussi mourrait un jour. De plus, c'était une impression simple, et n’enfermant que peu de détails secondaires. C'est donc bien là un exemple de l'espèce d'i impression la plus durable qui puisse être produite par un événement unique et isolé. Mais si nous nous interrogeons attentivement, nous nous apercevrons qu’ au bout d'un certain nombre d'années nous ne nous souvenons pas autant que nous croyions nous souvenir, même quand il s’agit d'une impression comme celle-ci ; et qu'en dehors des quelques détails énumérés plus haut et de l'expression du visage du mort, nous nous rappelons réellement fort peu de chose d’une scène que nous pouvons évoquer si consciemment et si nettement.
II. — Des impressions profondes sont produites aussi par la répétition plus ou moins fréquente d'une impression faible qui, si elle ne s'était pas répétée, serait vite sortie de notre esprit.
Nous voyons donc que nous nous souvenons le mieux :
des choses que nous avons faites le moins souvent, c'est-àdire de toute déviation, qui ne nous est pas familière, de notre manière d'être ou de faire habituelle ;
et des choses que nous avons faites le plus souvent, et qui par suite nous sont le plus familières. Car notre mémoire est surtout affectée par deux forces : celle de la nouveauté et celle de la routine, par les incidents ou les objets qui nous sont, ou le plus familiers, ou le moins familiers.
Mais la manière dont nous nous souvenons des impressions
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différente de celle dont nous retenons une impression profonde “ ressentie une seule fois. Pour ce qui est de cette seconde classe d'impressions, qui comprend les plus nombreuses et les plus importantes de celles dont notre mémoire est pourvue, ce n'est M souvent qu'en agissant que nous nous apercevons nous-mêmes et que nous montrons aux autres que nous nous souvenons. Très souvent en effet, nous ne savons plus où, ni comment, ni al quand nous avons acquis notre savoir. Tout ce que nous nous M rappelons, c’est que nous avons appris à faire ceci ou cela, et qu'à M une époque quelconque nous l'avons fait très souvent. à
Au sujet de cette seconde classe d'impressions, nous pouvons # remarquer :
19 Qu'en règle générale nous ne nous rappelons que les … détails isolés des quelques dernières répétitions de l’action, si " même nous nous rappelons autant que cela. L'influence des répétitions antérieures ne se fait sentir que dans l’ensemble de notre action, qui est modifiée par elles, mais à notre insu. Prenez, par exemple, quelque chanteur ou. pianiste célèbre, qui a chanté le même air ou joué la même sonate plusieurs centaines, peutêtre plusieurs milliers de fois. Des détails de chacune de ses exécutions, 1l est probable qu'il ne se rappelle que ceux des toutes dernières, et pourtant il n'est pas douteux que son exécution actuelle se ressent de toutes ses exécutions passées, et est modifiée par elles. Les soins qu'il leur a consacrés sont le secret de son habileté présente.
Dans chaque exécution — en supposant que l'état mental et physique de l'artiste reste le même — il aura tendance à reproduire ses toutes dernières exécutions plus fidèlement que les anciennes. Car tous les êtres vivants ont tendance à continuer de faire ce qu'ils ont fait le plus récemment. La dernière habitude est la plus forte. Par suite, si notre pianiste a consacré de grands soins à sa dernière exécution, il jouera mieux aujourd'hui, se donnera autant de peine que la dernière fois, et jouera mieux encore la prochaine. Et 1l ira ainsi en progressant, tant qu'il aura de la vie et des forces. Mais s’il a pris moins de peine la dernière fois,
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