CHAPITRE I
e B est un son labial, ‘et tant que nous n'avons pas à dire ot dont le manque d'habitude nous rend la prononciation iffcile, nous discourons « d'une langue bien déliée », sans faire attention à autre chose qu’à la substance de ce que nous voulons lire. Et pourtant nous n'avons pas toujours trouvé qu'il fût si sé que cela de parler, et nous nous en rendons bien compte lorsque nous apprenons un nouveau langage, dont l'acquisition nous coûtera peut-être des mois d'études. Néanmoins, une fois que nous le savons, la conscience de le savoir et de nous en sou- Mvenir nous abandonne, du moins en ce qui concerne les mots LL usage courant ; et nous ne sommes même pas conscients de cette inconscience. Ici comme dans les exemples précédents, tant que notre connaissance n'a pas été parfaite, nous avons eu cons- Mcience de nos actes de perception, de volition et de réflexion, Mmais une fois notre connaissance devenue parfaite, nous ne remarlquons plus notre conscience ni notre volition ; et il nous faut Maire effort pour provoquer chez nous-mêmes une seconde conscience, artificielle cette fois-ci, et nous ne pouvons pas le faire ns déranger la marche de l’action dont nous essayons de prendre Mconscience. Pour nous servir des paroles de l’Apôtre, nous ne IMsommes plus sous la Loi, mais sous la Grâce. + On remarquera qu'il y a, dans les exemples que je viens de Choisir, une gradation ascendante.
1" Dans l'exemple du pianiste, il s'agit d’une action apprise Mongtemps après la naissance de l'individu ; qui est d’une acquistion difhaile ; et qui ne devient jamais assez parfaitement fami- “lière pour atteindre ce degré à partir duquel elle s’accomplirait ävec une inconscience absolue, sauf dans le cas des personnes qui ont un génie exceptionnel en musique, ou qui ont passé la majeure partie de leur temps à s'exercer à jouer. En dehors de es cas particuliers, il nous est en général assez facile de nous endre plus ou moins conscients d’un passage quelconque sans pour cela interrompre notre exécution ; et notre action demeure | complètement sous notre direction que nous pouvons nous rrêter de jouer quand il nous plaît.
» Dans l'exemple de l'écriture, il s’agit d’une action la plupart
que”
du temps acquise plus tôt, Sell accomplie. avec unél grande 1 inconscience des. détails, et assez soumise à notre direction, pour que nous puissions. l'i interrompre à quelque. moment que, ce: soit ; — mais, pourtant pas. aussi. complètement. soumise. que: li imaginent peut-être ceux qui n'ont pas fait l'expérience. suivante sl s'arrêter au milieu d'une certaine lettre au, moment, où l'on est,
en train d'écrire. à toute vitesse. D'autre part, nous. pouvons. faire attention à, la façon dont nous formons chacune. de nos
lettres sans. pour cela. être gènés dans notre action.
La lecture, elle, s ‘acquiert plus tôt encore ; et lorsque. nous. lisons, nous avons moins. conscience de l'effort L notre attention: que. lorsque nous. écrivons. Il nous est plus difficile de devenir. conscients d'une lettre quelconque sans nous. dérouter. dans. notre. lecture. Nous. ne pouvons pas non plus. nous arrêter net au. milieu. | d’un mot par. exemple, et il nous est t malaisé de le faire. avant. la, fn. d'une phrase. Néanmoins c'est une action, qui, se. trouve, | | en, somme. à, peu près. entièrement soumise à, notre. direction. |
nous. ne nous. souyengns. pas. d’ avoir. appuis à marcher. Roi: nous courons. rapidement. sur un terrain. ni top uni ni trop. rabo-. | teux, il nous est difhaile de prendre. conscience de chacun. de. nos. pas séparément, et il. est, probable. que. cela nous, serait plus. difficile encore si les en et les. aspérités des terres. incultes. n'avaient pas. fait, — peut-être. — se. développer. chez nous. la faculté de créer une conscience seconde. de nos. pas qui, ne. gêne. en rien notre course ou. notre marche. En effet, la poursuite ou. la. fuite, soit. à la, chasse, soit, à la. guerre, a dû, jouer, pendant, un grand nombre de générations, un rôle bien. plus, important. dans. la vie de nos ancêtres. que celui qu'elle joue dans la nôtre. Si. le terrain qu'ils. avaient à parcourir avait, été partout, aussi. libre d'obstacles que le sont les terres, cultivées, d'à, présent, il ne nous. serait, peut-être pas. aussi aisé de faire attention, à, chacun de. nos. pas, Mais. même, dans. les. conditions. où. nous; nous, trou. vons, Si NOUS. essayions. d'observer. l' action, de nos muscles. pendant!
que nous courons, nous nous arrêterions net, et, nous. tomberions, peut-être si nous. voulions. trop Daaheaneut nous, mettre à l' ob
| | CHAPITRE 1 le rver. Car, pour cela, il faut ‘que nous chañgions d'allüre, et Mürre “fois ‘que nous sornmés bien lancés, notre course n'ést "plus ëz soumise à notre direction pour que nous puissions l'arrêter it d'un coup sans perdre l'équilibre.
De ‘La parole s’acquiert à peu près à la même époque à ‘laquélle nou ‘apprenons à marcher. Mais ‘élle denande ‘ün ‘moins gran éHort musculaire, ‘et, en général, ‘elle exige moins ‘de ‘nos forces. M1 faut én'éffet parler longtemps pour dépenser uïie sômime'd'énier- 'gie équivalente à celle que nous coûte une ‘promenade de ‘huit Milomètres. Par ‘suite il va de soi que nous avons üne plus graride expérience de la parole que'de la marche’; et céla explique ‘boür- “quoi il nous ést plus ‘difficile ‘de ‘faire attention aux groupes ‘de | ‘sons que nous émettônis'en parlant qu'aux päs que nous faisons l'en marchant. Certainement il nous st ‘très ‘difficile de prendre Arcoïinaïssanée de châque syllabe ou même de‘chaque mot que rious | “disons. Essayer de le faire, c'est souvent 'deméürer court. Néanmoiñs nous pouvons généralement nos arrêtér de parler ‘au norent ‘où nous le voulons, à moins qu'on ne considère le ‘cf “des enfants au berceau comme une sorte de quasi-parole. Cétte “faculté de criér s’acquiert encore ‘plus tôt, ‘et elle ést souvent ‘hots bide ‘toute direction de otre part ; ou peut-être serdit-1l plus vrai "de ‘dire ‘qu'elle s'exerce ävec un éfnpire si complét de la volünté D les muscles, et avec une certitude si absolue touchant son propre l'objet chez l'être qui veut, qu'il ne subsiste plus aücun ‘doute, aucune incertitude, aucune indécision, et par suite, pas le moiridre “pouvoir de percevoir ‘aucun ‘dés oyens par lesquels le résultat est obtenu. Comme la ‘roue ‘qui, à force de tournér ‘vite, ‘paraît || coiplètement irimobile (1).
[M Nous pouvons donc remarquer, d'après ‘cette grädation ascen- ‘À date (tout imparfaite ‘qu'elle ‘est) d'abord, ‘que ‘plus ancienne … est l'habitude et plus longue a été la pratique ; ensüite, ‘que plüs Mbnigire a été la pratique ét plus grand'ést le savoir, —'où moins grände’est l' incertitude ;'ét qu'énfin, môins grande ‘est l'incértitude t moins grand ‘ést he pouvoir d'analyser corisciemmeént ët de dominer l’action.
F ( Voir l'Appendice,
L'idée sera sans doute venue au lecteur que, dans les exemples cités plus haut, la facilité avec laquelle le stage d'inconscience,, signe de la connaissance parfaite, est atteint, varie infiniment, selon les individus. Quelques-uns n'y parviennent qu'en payant. un grand prix ; d'autres ont hérité cette inconscience en naissant: Quelques-uns apprennent à jouer du piano, à lire, à écrire et à parler pour ainsi dire sans effort, et d'autres montrent, pour. l'arithmétique par exemple, une telle aptitude instinctive: qu ‘ils. parviennent, comme Zerah Colburn, dès leurs huit ans, à des résultats que la grande majorité des gens ne pourraient atteindre qu ‘après de longues études. Il convient peut-être de rapporter ici le cas de Zerah Colburn, tel que le cite, dans sa Physiologie. Mentale, le D' Carpenter, d'après le témoignage de M. Baïly.
(Il éleva un nombre quelconque d'un seul chiffre progressi-| vement jusqu'à la dixième puissance, en donnant les résultats, (par multiplication faite séance tenante et non de mémoire). plus vite que la personne chargée de les enregistrer ne pouvait les’ écrire en chiffres. Il éleva le nombre 8 progressivement à la seizième. puissance, et en annonçant le résultat, qui était un nombre de 15 chiffres, il se trouva qu'il n’avait pas commis une seule erreur Il éleva jusqu’à la huitième puissance des nombres de deux chiffres, | | bien qu'il éprouvât quelque difficulté quand les produits deve-* naient très longs. |
« A la question : quelle est la racine carrée de 106.929, il répondit: | 237 avant qu'on eût fini d'écrire le nombre donné. On lui demanda” ensuite de trouver la racine cubique de 268.336.125, et avec la même facilité et la même rapidité il répondit : 645. . © On lui demanda combien de minutes il y a dans 48 années,* et avant qu'on eût fini d'écrire la question sur le tableau noir, il répondit 25.228.800 et aussitôt après 1l donna le nombre exact des secondes. |
( Prié de donner les facteurs qui produiraient le nombre247.485, il répondit aussitôt 941 et 263, qui sont en effet les deux seuls” de la multiplication desquels ce nombre résulterait. On lui proposa
le nombre 171.375, et il nomma les facteurs 5 X 34.279; 7 X 24.485: 59 X 2.905 ; 83 x 2.065 ; 35 x 4.897 ; 295 X 581 et 413 X 415.
« On lui demanda ensuite de donner les facteurs de 36.083, mais il répondit aussitôt qu'il n'en avait pas, ce qui était effectivement vrai, car c’est un nombre premier. On lui proposa d’autres nombres pris au hasard, et il réussit toujours à en donner les facteurs exacts ; excepté dans le cas des nombres premiers, qu'il découvrait en général presque aussitôt qu'on les lui proposait. Comme on lui donnait le nombre 4.294.967.297 qui est 2°? + 1, il découvrit, comme Euler l'avait fait avant lui, que ce n’était pas un nombre premier, ainsi que Fermat l'avait cru, mais qu'il est le produit des facteurs 6.700.417 X 641. Il ne donna la solution de ce problème qu'au bout de quelques semaines, mais la méthode qu'il employa pour y arriver montra clairement qu'il n'avait pas puisé ce renseignement à une source étrangère.
« Quand on lui demandait de multiplier l’un par l’autre deux nombres composés de plus de chiffres encore que le dernier cité, il semblait en décomposer un, et quelquefois les deux, en leurs facteurs respectifs, et les multiplier séparément. Ainsi, prié de donner le carré de 4.395, il multiplia d'abord 293 par lui-même, puis deux fois le produit par 15. Et comme on lui demandait de donner le carré de 999.999, il obtint le résultat exact : 999.998.000.001, en multipliant deux fois le carré de 37.037 par 27. Ensuite, spontanément, il multiplia ce produit par 49, et dit que le résultat (c'est-à-dire : 48.999.992,000.049) était égal au carré de 6.999.993. Puis il multiplia ce produit par 49 et fit remarquer que le résultat (c'est-à-dire : 2.400.995.198.002.401), était égal au carré de 48.999.951. Puis 1l mulüplia ce produit par 25, et en annonçant le résultat (qui était : 60.024.879.950.060.025), il dit qu'il était égal au carré de 244.999,755.
« Quand on l'interrogeait sur la façon dont il obtenait ces résultats, l'enfant répondait toujours qu'il ne savait pas comment ses réponses lui venaient à l'esprit. Lorsqu'il multipliait deux nombres l'un par l’autre, et quand 1l élevait les nombres à une puissance donnée, il était évident {d’après les faits que nous venons de citer et d'après le mouvement de ses lèvres) qu'il se faisait en lui une espèce d'opération, mais, étant donnée la rapidité avec laquelle ses réponses venaient, 1l était impossible que cette opé-
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ration pôt avoir rien de commun avec les procédés usuels, dont il n'avait du reste pas la moindre notion, étant incapable de faire, sur le papier, une simple multiplication ou une simple division. Mais dans l'extraction des racines «et dans la découverte des facteurs des nombres longs, il ne semblait pas qu'aucune opération p@t avoir lieu, puisqu'il donnait immédiatement, ou au bout de très peu de secondes, des solutions qui, selon les méthodes ‘ordinaires, aurarent demandé de très difficiles et très laborieux calculs,
«et qu'il n'y a pas de règle qui permette de reconnaître les nombres premiers. »
J'ose espérer que beaucoup des chiffres donnés dans cette citation sont incorrects. Je me suis contenté de les copier très fidèlement sur le livre du D' Carpenter, mais je ne peux pas, et Je ne veux pas en vérifier l'exactitude. 11 me plaît aussi de savoir que cet «enfant finit par triompher des mathématiques, «et par devenir un citoyen utile, mais sans aucun penchant extraordinaire pour le calcul.
Toutefois, c'est là un cas typique d'autres cas, dans lesquels des gens se sont montrés capables de faire sans effort apparent des choses qui, d'ordinaire, exigent un long apprentissage. Il est mutile de multiplier les exemples ; c qui nous importe c'est que, dans ces cas, la connaissance étant très intense, et la facilité avec laquelle le résultat est obtenu étant extrême, cette connaissance échappe à l’appréhension consciente du sujet lui-même, qui ne devient conscient que lorsque surgit une difficulté assez grande pour mettre à l'épreuve une faculté même aussi anormale que la sienne. Par conséquent, un cas comme celui de cet enfant confirme, au lieu de l’affaiblir, l'opinion que nous avons émise, à savoir : que la conscience de connaître disparaît lorsque cette connaissance devient parfaite, — Ja seule différence entre les personnes qui sont douées d'une faculté spéciale aussi remarquable, et le commun des hommes, consistant en ce fait, que les premières sont nées avec une telle aptitude extraordinaire pour leur spécialité propre qu'elles peuvent se passer de tout — ou de presque tout — exercice préliminaire de cette faculté, tandis que les autres doivent l'exercer pendant un espace de temps
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