CHAPITRE IX
mais si nous essayons de la répéter, il arrive souvent que le résidu de nos anciens souvenirs nous ramène avec tant de force à notre ancienne ornière, que nous avons toutes les peines du monde à répéter notre travail suivant notre nouvelle méthode. Il se produit un choc de souvenirs, un conflit qui, — si l’idée nous est très nouvelle et implique pour nous ce qu'on pourrait appeler un trop brusque aiguillage et une conduite trop divergente de notre méthode habituelle, — rendra quelquefois notre travail tout à fait anormal, on rous déconcertera complètement, parce que le nouveau souvenir ne pourra pas se fondre harmonieusement avec l'ancien. Lorsque l'idée nouvelle ne diffère pas trop de nos idées plus anciennes, nous pouvons essayer de les croiser ensemble. Mais cela ne se fait jamais sans une certaine difficulté qui, en règle générale, est plus ou moins grande en proportion de la somme des variations qui séparent ces idées. Tout le processus mental, grâce auquel nous comprenons quelque chose, consiste en cela, et, autant que j'en puisse juger jusqu’à présent, ne consiste qu'en cela.
Il arrive que nous répétons deux ou trois fois la nouvelle opération d'une manière qui prouve que les souvenirs restent encore fondus ensemble ; puis, insensiblement, nous revenons à l’ancienne opération, et dans ce cas le souvenir de la nouvelle ne tarde pas à s'effacer, en laissant un résidu trop faible pour lutter contre nos anciens souvenirs de même espèce, qui sont en majorité. Mais si la nouvelle méthode nous est d’un avantage évident, nous nous efforçons de la conserver et, prenant peu à peu l’habitude de la suivre, elle s'impose à notre mémoire par la force de la routine comme elle s’est imposée, au début, par la force de la nouveauté. Même en ce qui concerne nos propres découvertes, nous n'arrivons pas toujours à nous rappeler assez bien nos opérations les plus perfectionnées et les plus remarquables pour pouvoir les répéter à volonté et immédiatement : c'est qu’en effet dans ces opérations-là, nous avons, grâce à quelque acte inconscient de notre esprit, dépassé quelque peu notre capacité ordinaire. Ce suprême effort nous a épuisés, et il faut que nous nous reposions un moment sur nos rames avant de pouvoir avancer
de nouveau ; ou peut-être même reculerons-nous : un peu en attendant de faire un autre bond en avant.
À ce point de vue, on peut observer tous les degrés imaginables de différences, selon la diversité des caractères et des circonstances. Parfois 1l faut que l'impression soit produite sur nous un grand nombre de fois, et du dehors, pour qu’enfin notre ancien mode d'action soit éliminé. Dans ce cas nous garderons longtemps une tendance à revenir à la première habitude. Parfois, après que l'impression a été produite une fois, nous répétons encore notre ancien mode d'action deux ou trois fois, et revenons ensuite à la nouvelle méthode, qui peu à peu chasse l'ancienne. Parfois aussi, une seule impression, encore qu'elle implique un changement profond dans notre routine, se grave si bien en nous que nous adoptons le nouveau mode immédiatement (bien que non sans peine), le répétons dans nos opérations suivantes, et dès lors dans toutes les autres. Mais les gens qui modifient si aisément leur mode d'action ont une tendance à modifier encore leurs opérations suivantes selon qu'ils accueillent des idées nouvelles que leur fournissent d'autres personnes, ou qu'ils en trouvent euxmêmes. Ceux-là sont les hommes de génie.
Cela s'applique à toutes les actions que nous faisons habituellement, qu'elles soient d'une acquisition difhcile ou qu'elles ne coûtent rien à apprendre. Par exemple, si nous avons modifié notre menu ordinaire d'une manière qui laisse une impression favorable dans notre esprit, en sorte qu'on peut dire, dans le langage des horticulteurs, que notre repas a (sporté », nous aurons tendance à revenir à ce menu le lendemain, ou sinon, dès que les circonstances nous le permettront, mais il est possible que plusieurs centaines de diners passent avant que nous puissions revenir à ce diner-là, ou avant que notre mémoire y retourne.
4 Quant à nos actions habituelles, quoique nous nous en souvenions inconsciemment, nous ne laissons pas de nous en souvenir avec beaucoup plus d'intensité que de bien des impressions ou des actions isolées, beaucoup plus importantes peut-être, que nous avons éprouvées ou que nous avons faites, plus récemment. Par exemple, bien des gens qui se sont familiarisés avec les
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x CHAPITRE IX : Odes d'Horace au point de les savoir par cœur, — résultat produit par de fréquentes répétitions, — seront capables, après bien
| des années, de réciter une Ode donnée, bien qu'ils ne puissent se souvenir d'aucune des circonstances dans lesquelles ils l'ont
apprise, pas plus qu’ils ne se rappellent à quelle époque ils l'ont
récitée la dernière fois. Une foule de circonstances particulières, dont beaucoup étaient assez importantes, seront sorties de leur mémoire, comme aussi une grande masse d'ouvrages littéraires qu'ils n’ont lus qu'une ou deux fois et qui ne se sont pas gravés en eux par suite de répétitions fréquentes ; mais ils reviennent à l'Ode connue avec si peu d'effort qu'ils ne sauraient pas qu'ils s’en souviennent si leur raison ne le leur disait pas : tant cette Ode semble être quelque chose d'inné en eux.
Nous remarquons aussi que les gens qui sont devenus idiots, ou dont la mémoire est très affaiblie, conservent assez souvent la faculté de se souvenir d'impressions qui ont été fréquemment produites sur eux il y a très longtemps.
Dans les cas de ce genre, les malades oublient parfois ce qui leur est arrivé il y a huit jours, ou hier, ou même il y a une heure, et ne peuvent se le rappeler, quelque effort qu’ils fassent. Mais ils conservent le souvenir de l’ancienne impression souvent répétée, bien qu'ils ne se souviennent absolument pas de la façon dont elle a pu se graver si profondément en eux. Ainsi donc, les phénomènes de la mémoire sont tout à fait semblables à ceux de la conscience et de la volonté en ceci : que la conscience de nous souvenir s’efface lorsque le pouvoir de nous souvenir ést devenu intense. Quand nous nous rendons compte que nous nous souvenons, et que nous tâchons, avec un grand effort peut-être, de nous souvenir, cela signifie que nous ne nous souvenons pas très bien. Quand nous nous souvenons parfaitement et intensément, nous n'avons pas conscience de l'effort que nous faisons pour
nous souvenir. Îl n’y a qu’une chose qui nous permette de recon-
naître que nous nous souvenons et de le prouver aux autres,’ , . a . . .
et c'est le fait même de nous souvenir qui démontre l'existence
d'un souvenir que nous ne pourrions n! observer ni découvrir autrement.
59 Quand les circonstances nous ont amenés à changer
notre genre de vie, — comme par exemple quand la vie d'étudiant a succédé à la vie de collège, et la vie professionnelle à la vie d'étudiant, — nous prenons beaucoup d'habitudes nouvelles et en abandonnons beaucoup d'anciennes. Mais si nous nous retrouvons dans un des lieux où nous avons passé ces différentes époques de notre vie, nous éprouvons, — à moins que le laps de temps n'ait été d'une longueur extraordinaire, — le désir de revenir à nos habitudes de cette époque-là. Nous disons que nos souvenirs « nous assiègent ». L'ancien étudiant de Trinity College qui, après avoir passé trente ans sans revenir à Cambridge, se promène pendant cinq minutes sous le cloître de Neville’s Court en écoutant l'écho de son pas lécher le mur à l’autre bout du cloître ; ou l’ancien Johnien qui est entré dans la troisième cour de St John's College et s'y tient debout un instant, ont l'un et l’autre l'impression
que ces trente années ont été effacées de leur vie comme si ce
n'était qu'une demi-heure. Leur vie a comme reculé jusqu'à la date où ils étaient étudiants ici, et leur instinct les pousse à faire presque machinalement ce qu'ils auraient tout naturellement dû faire alors, la dernière fois qu'ils étaient ici, en cette même saison de l’année et à cette même heure du jour. Et il est clair que cela est dû à la similitude des objets qui les entourent, car si les lieux qu'ils revoient avaient beaucoup changé, il ne se ferait guère, ou point, d'association d'idées en eux.
De même les gens qui font de temps en temps la traversée de l'Atlantique adoptent, à bord du navire, des habitudes différentes de celles qu'ils ont en temps ordinaire. Chez eux, ils ne jouent jamais au whist ; à bord, ils ne font que cela pendant toute la soirée. Chez eux, ils ne touchent jamais à aucune boisson alcoolique ; pendant la traversée, ils prennent régulièrement un verre de quelque chose avant de se coucher. Ils ne fument jamais, à terre ; ici, ils fument toute la journée. Une fois débarqués, ils retournent sans efforts à leurs habitudes ordinaires, et n’éprouvent aucune envie de jouer aux cartes, ni de boire, ni de fumer. Ils ne se souviennent plus d'hier, où il leur fallait tout cela ; ou du moins ils ne s’en souviennent pas avec assez de force pour en être