‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 72 sur 135 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

influencés dans leurs désirs ou dans leurs actions. Leur vraie

mémoire, — celle qui commande à leurs besoins et à leurs actes, — retourne à la dernière fois où ils se sont trouvés en des circonstances semblables à celles où ils se trouvent actuellement ;

* et par suite ils veulent ce qu'ils voulaient alors, et rien de plus.

. Mais quand le moment est revenu de refaire la traversée, à peine sentent-ils l'odeur du transatlantique, que leur vraie mémoire retourne aux jours où ils se sont trouvés, la dernière fois, en mer, et, établissant la balance de leurs souvenirs, ils fument, jouent aux cartes, et prennent leur whisky à l'eau.

Nous constatons donc, comme.un fait des plus communs et qui arrive tous les jours, que la mémoire s’efface entièrement pour reparaître ensuite lorsque reparaissent des objets semblables à ceux par lesquels une impression particulière a été faite une première fois sur cette mémoire. Et nous constatons qu'il n’y a pour ainsi dire pas de limite au degré d’effacement que la mémoire peut atteindre ni à la longueur du temps pendant lequel elle peut rester en suspens. Une odeur peut rappeler à un vieillard de quatre-vingts ans un incident de son enfance oublié depuis presque autant d'années qu'il en a vécu. En d’autres termes, nous constatons que lorsqu'une impression a été produite fréquemment et dans un certain ordre sur un organisme vivant, — pourvu que cette impression ne nuise pas à l'être vivant, — cet organisme aura tendance, en se retrouvant sous la forme et dans les conditions où 1l se trouvait la dernière fois que cette impression fut produite, à se la rappeler et par suite à refaire ce qu'il a fait alors, tous ses souvenirs intermédiaires disparaissant complètement de son esprit, du moins en ce sens, qu'ils n’ont absolument aucun effet sur l’action de l'organisme.

6° Enfin, il nous faut remarquer la manière soudaine et en apparence capricieuse avec laquelle notre mémoire s'impose à nous par moments : nous venons de dire ou de faire ceci ou cela, et tout à coup surgit dans notre esprit le souvenir de quelque chose qui nous est arrivé jadis, peut-être même dans les premières années de notre enfance. Et il nous est absolument impossible de comprendre comment ce souvenir se rattache à ce que nous venons de

OUR J ABS È Le

dire ou de faire, bien qu'il y ait certainement eu un rapport entre les deux choses, mais trop bref et trop subtil pour que nous le puissions saisir.

Autant que nous en pouvons juger, les phénomènes de la mémoire que nous venons de passér en revue paraissent exister dans tout le règne animal et dans tout le règne végétal. Pour ce qui est des animaux, on admettra sans peine qu'il en est ainsi. Pour les végétaux, le fait que presque toujours ils continuent à faire ce qu'ils ont fait immédiatement auparavant indique qu'l en est ainsi chez eux aussi, bien qu'ils aient l'habitude d'opérer en eux-mêmes certains changements à certains moments de leur existence. Du reste, quand arrivent ces moments, 1ls semblent le savoir, et on les voit bourgeonner ou bien perdre leurs feuilles, selon les cas. Le bulbe que nous gardons dans un cornet de papier paraît se souvenir d'avoir été bulbe déjà, ; Jusqu' à ce que le moment soit venu pour lui de pousser des racines et de croître. Alors, si nous lui donnons de la terre et de l’humidité, il paraît savoir où il est, et continue à faire maintenant tout ce qu'il fit la dernière fois qu'il fut planté. Mais si nous le laissons trop longtemps dans le cornet de papier, nous voyons bien qu'il sait, d’après sa dernière expérience, qu'il devrait être traité autrement, et il donne des signes évidents de malaise. Îl est gêné par le cornet, qui l'oblige à se souvenir de son état de bulbe, et aussi par le manque de terre et d'eau, idées associées sans lesquelles le souvenir de sa croissance antérieure ne saurait être suffisamment réveillé. Par suite, ses racines, qui sont accoutumées à la terre et à l'eau, ne poussent pas ; mais ses feuilles, qui n'ont pas besoin du contact de ces choses pour secouer leur mémoire, font une tentative plus résolue pour se développer. Et ce fait même semblerait parler hautement en faveur de l'indépendance fonctionnelle des parties de tous les organismes vivants (sauf des plus simples) s'il n'était pas tout à fait inutile d'accumuler encore des preuves à l'appui de ce principe.

Sé L

Page 1