‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 74 sur 135 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

‘pour se souvenir de ce qu'il fit lorsqu'il faisait partie de cette Midentité aussitôt qu'il se trouve dans des circonstances qui sont | propres— étant donné leur ressemblance avec certaines circons-

“tances antérieures — à rafraîchir sa mémoire, — je dis que nous M devrons alors nous attendre à trouver : x I. — Que le descendant devra, en règle générale, ressembler

à ses progéniteurs les plus immédiats ; c'est-à-dire, qu'il se souviendra le mieux de ce qu'il a fait le plus récemment. Sa mémoire étant chargée de tous les souvenirs, fondus ensemble, de tout ce | qu'il fit quand il était son père et aussi quand :l était sa mère, le descendant doit avoir une tendance très fréquente à ressembler | à ses deux parents ; par certains points à à l'un et par certains | points à l’autre. Il se peut aussi, et guère moins souvent, qu'il ait un souvenir plus net de l’une de ces histoires que de l’autre, ayant ainsi une ressemblance plus marquée avec l'un de ses parents | qu'avec l’autre. Et c’est bien là ce que nous constatons dans la | réalité ; et non pas seulement en ceci, que le descendant est presque | toujours mâle ou femelle et ressemble plutôt à l’un de ses parents qu à l’autre ; mais encore en ceci : que malgré cette prépondérance d'une seule série de souvenirs, les caractères et les instincts du sexe opposé apparaissent soit chez le mâle soit chez la femelle, encore qu'ils n M soient pas développés et qu’ils soient incapables | de l'être si ce n'est dans des conditions et pour des causes anor- } males, telles que celles qui ont, dans quelques cas, provoqué la sécrétion du lait dans les glandes mammaires des mâles, — ou par mutilation, ou par suite de la disparition de l'instinct sexuel dans la vieillesse, en conséquence de quoi des caractères masculins apparaissent souvent chez les femelles d'un grand nombre d'espèces.

Les frères et les sœurs, qui donnent chacun leur version d’une |: même histoire, bien qu’en des termes différents, devront se res- | sembler davantage que des parents plus éloignés. Et c'est ce que | nous voyons.

Mais il devra souvent arriver aussi que le descendant se rap-

pellera son avant-dernière phase plutôt que la dernière, et qu'ainsi

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il ressemblera plutôt à l'un de ses grands-parents qu'à l'un de 1

ses parents. Car nous remarquons qu il nous arrive très souvent N de répéter une opération d'une manière qui ressemble à celle M

d'une répétition antérieure à la dernière (mais toujours récente), plutôt que de la manière exacte dont nous l'avons répétée la dernière fois. Dans ce cas, les cousins-germains peuvent se ressembler davantage entre eux que les frères et sœurs.

Plus particulièrement, nous ne devrons pas nous attendre à 4 ce que des hommes remarquables aient des enfants remarquable- 4 ment doués. Car les hommes supérieurs sont comme les idées # heureuses et les réussites de la race, les (vols », les coups de chance * de la Nature dans sa marche en avant. Nul être ne peut répéter . à volonté et immédiatement son plus haut exploit. Il faut qu'il w se repose. Les générations successives sont les essais d'une race M donnée pour attemdre le plus haut idéal qu'elle a jusqu'à présent M pu voir en avant d'elle sur sa route, et :l est dans l’ordre même de la Nature que cet idéal ne soit pas très en avant d'elle. De sorte que nous devons nous attendre à voir le succès suivi d'échecs M plus ou moins grands, et l'échec suivi de succès, — un être qui M représente un très grand succès n'étant qu'un grand « vol ». Et # c'est ce que nous trouvons en effet. |

Dans ses premières phases, l'embryon ne devra se rappeler qu’en gros la méthode de formation pratiquée par ses ancêtres, M et devra, en conséquence de sa longue expérience pratique, resserrer des histoires fastidieuses et compliquées dans de très h étroites limites, car il ne se souvient d'aucune opération isolée en particulier. En effet, c'est ce que nous voyons dans la Nature, tant en ce qui concerne le tour de main que la pratique fait acquérir * à ceux qui savent à fond leur métier, qu'en ce qui concerne la ” fusion des souvenirs les plus lointains en un résidu global.

IL. — Nous devrons nous attendre à trouver que le descendant, soit à l’état enbryonnaire soit à n'importe quelle phase de son “ développement jusqu'à sa maturité, parcourt toujours ses diffé- M rentes phases dans le même ordre. Il y aura bien de ces légères 4 variations qui sont inséparables de la répétition d'une opération \

| quelconque par un être intelligent (et non par une machine), . mais rien de plus. Et c'est ce qui se passe en réalité. Un homme peut faire ses dents de sagesse un peu avant ou un peu après que sa barbe et sa moustache ont poussé ; mais dans l’ensemble il suit son ordre habituel, et se trouve complèternent désemparé et embrouillé dans son opération si cet ordre est brusquement dérangé. Mais il est probable que des modifications graduelles se sont introduites dans cet ordre et qu'ensuite elles ont été adoptées.

Après qu’un animal quelconque a atteint la période à laquelle

il commence d'ordinaire à propager sa race, nous devrons nous attendre à ce qu'il cesse de pouvoir se développer davantage ; ou du moins à ne plus voir de grands changements de structure se faire, ni de traits nouveaux apparaître, en lui. Car il est impossible que le descendant se rappelle rien de ce qui arrive au parent après que le parent a cessé de contenir le descendant. Par conséquent, à partir de l’âge moyen auquel la reproduction a lieu, le descendant cessera de posséder aucune expérience sur laquelle se rabattre, et il devra continuer à tirer le meilleur parti qu'il pourra de ce qu'il savait déjà, jusqu'à ce que la mémoire se trouvant en défaut dans quelque partie de son être, son organisme commence à décliner.

C'est à cette cause qu'il faut attribuer les phénomènes de la vieillesse, sujet intéressant que je regrette de ne pouvoir traiter dans les limites de ce volume.

Nous devons nous attendre aussi à ce que les êtres qui arrivent le plus tard à leur maturité soient aussi ceux qui vivent le plus longtemps. Toutefois, je ne sais pas jusqu'à quel point ce qu'on appelle la génération alternée ne milite pas contre cette opinion, mais je ne pense pas qu ‘elle la contredise absolument.

Les mariages tardifs, pourvu que la constitution physique des époux ne soit en rien détériorée, doivent avoir pour résultat la longévité des descendants.

Je crois que tous ces points se trouvent suffisamment corroborés par des faits. Or, s’il en est ainsi nous devrions, aux approches de la vieillesse, tâcher de donner à nos cellules le traitement

qu’elles pourront le plus aisément comprendre d'après la seule expérience qu'elles ont acquise durant leur propre petite vie individuelle : expérience qui ne peut les guider que par voie d'induction, et qui ne va pas bien loin. Et pendant toute notre vie nous devrions songer à la grande importance qu'a la mémoire pour la santé, et faire en sorte, à la fois de croiser et de contrarier de temps à autre les souvenirs de nos cellules constituantes avec des expériences légèrement nouvelles ; et prendre garde à ne pas les mettre, ni trop soudainement ni pendant trop longtemps, dans des conditions qu’elles seraient incapables de comprendre. Si on néglige l’une ou l’autre de ces considérations, on risque fort de les induire à s’oublier tout à fait, et alors, ou bien elles ne parviendront plus à se reconnaître, et dans ce cas nous mourrons, ou bien elles se mettront en grève ou se mutineront, selon la gravité du cas ; ou bien enfin, — et c’est le plus probable, — elles tâcheront de se rappeler leur manière d'agir habituelle et ny parviendront pas ; et par suite elles en essaieront une autre, et ne feront que des sottises, comme cela arrive aux gens lorsqu'ils essaient de faire des choses auxquelles ils n’entendent rien, à moins qu'ils n'aient des aptitudes tout à fait exceptionnelles.

Il s'ensuit aussi que lorsque nous sommes malades, et que nos cellules se trouvent dans un certain état d'esprit, et disposées à soutenir avec plus ou moins de violence irréfléchie une opinion correspondante à cet état d'esprit, il ne faudrait pas augmenter leur trouble én les contredisant trop brusquement. Car leur humeur du moment les rend incapables de comprendre le point de vue d’un adversaire déclaré. Il faut, si possible, les laisser tranquilles et ne leur répondre que par un silence plein de dignité, jusqu'à ce que leur mauvaise humeur soit passée et qu'elles soient rentrées en elles-mêmes. Ou bien, nous devrions raisonner avec elles comme si nous étions de leur avis et comme si nous ne demandions qu’à voir les choses autant que possible à leur propre point de vue. Et c’est ainsi que l'expérience nous apprend qu'il faut en user avec les monomanes, que nous ne faisons que rendre furieux en les contredisant, mais à la manie desquels nous pouvons persuader de se pendre si nous savons lui donner assez de corde.

t tout cela s'applique aussi à la politique, au prix du sacrifice de bien des principes sans doute ; mais un politicien qui ne sait - pas découvrir des principes là où les marchands de principes

n'en découvrent pas, est un individu dangereux.

Je puis dire, en passant, que la raison pour laquelle une blessure légère guérit sans laisser de cicatrice, tandis qu'une blessure plus grave laisse une trace plus ou moins durable, doit être cherchée dans ce fait, que lorsque la blessure est de peu d'importance, les cellules lésées sont, pour ainsi dire, réduites au silence par la grosse majorité des cellules intactes qui les entourent ; tandis que, lorsque la blessure est plus grave, elles peuvent persister dans leur protestation, et se prêter mutuellement appui pour témoigner qu'elles furent lésées.

IL. — Nous devrons nous attendre à trouver que la génération sexuelle prédomine sur la génération asexuelle dans les mesures prises par la Nature pour continuer ses différentes espèces, attendu que deux têtes valent mieux qu’une, et que la Nature donne ainsi à l'embryon un locus pœnitentie, une occasion de corriger l'expérience de l’un de ses parents par celle de l’autre. Et c’est ce qu'on peut croire que font les embryons les plus intelligents ; car 1l est très vraisemblable qu'il y a des embryons intelligents et des embryons stupides, et qui se souviennent plus ou moins bien, selon les cas, de la manière dont ils ont jadis employé leur protoplasma, et sont plus ou moins capables de trouver moyen de faire mieux cette fois-ci; et que les embryons diffèrent aussi grandement entre eux au point de vue des facultés intellectuelles et morales et quant au sentiment qu'ils ont des proportions et convenances des choses (et aussi de ce qui produira un bel effet), que diffèrent entre eux ces embryons plus grands : les enfants.

* Et vraiment il semble probable que toutes nos facultés mentales

doivent nécessairement passer par une phase semi-embryonnaire,

| tout comme doit le faire notre faculté de conserver notre argent

et de le dépenser avec mesure ; et que toutes les qualités de la

ne et du caractère de l’homme se trouvent déjà dans l’emryon. ;

Quiconque a remarqué combien les différences d'intelligence "

et de caractère se font sentir de bonne heure, par exemple chez # les petits des chiens et des chats, ne pourra guère mettre en doute qu'il n'y ait eu, dès l'instant même de la fécondation et M par la suite, une différence correspondante chez les embryons M de ces animaux, et que, sur six petits chiens non encore nés, il W

n'y en ait — disons : un, qui durant tout le cours de leur déve- !

loppement commun a été plus intelligent et plus joli, — a été, en somme, un plus aimable embryon, que les autres.

IV. — Nous devrons nous attendre à trouver que toutes les espèces, tant végétales qu'animales, ont avantage à se croiser

de temps en temps. Mais nous devrons nous attendre aussi à ce”

que le croisement tende à introduire un élément de trouble, si les individus croisés sont trop divergents : attendu que dans ce cas, le descendant se trouverait tiraillé entre deux mémoires, ou deux conseils contradictoires : comme si une foule de gens parlant tous à la fois demandaient tout à coup à un malheureux artiste de changer son programme habituel, les uns lui affirmant qu'il a toujours jusqu'à présent fait tel ou tel exercice, et les autres lui criant qu'il a toujours fait tel autre, et que l'artiste se convainque soudain que les uns et les autres disent vrai. Dans un cas semblable, ou bien il perdra complètement la tête si les avis qu'on lui donne sont trop contradictoires ; ou bien, s'ils le sont moins, l'unique mais immense effort qu'il aura fait pour combiner ces deux séries d'expériences le laissera tellement épuisé qu'il ne pourra jamais plus refaire aucun exercice ; ou bien, enfin, si ce conflit d'expériences n'est pas assez marne pour produire un effet aussi permanent que cela (tout en étant assez difficile à résoudre), son exécution s’en trouvera probablement gâtée pour plusieurs représentations consécutives, parce qu'il ne pourra pas fondre ses expériences en un tout harmonieux, ou, en d’autres termes, parce qu'il ne pourra pas comprendre les idées qu'on lui impose ; car comprendre n'est pas autre chose que fondre les idées ensemble.

Or c'est exactement ce que nous trouvons dans la réalité.

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