CHAPITRE X
niment plus cruels que les Portugais, mais le fait n’est pas douteux ». Un habitant du pays dit à Livingstone : «Dieu a fait les Blancs et Dieu a fait les Noirs, mais le diable a fait les Métis. » Un peu plus loin M. Darwin dit que nous pouvons « peut-être en conclure que l'état de dégradation de tant de métis est dû en partie au retour, provoqué par le croisement, à un état primitif et sauvage, encore qu'il ait pour principale cause les conditions morales défavorables dans lesquelles les métis sont généralement élevés ». La raison pour laquelle le croisement doit provoquer cette tendance devient assez compréhensible, si on admet que la manière d'être et les instincts des descendants ne sont jamais autre chose que les souvenirs de leurs existences passées. Mais cette tendance ne saurait guère être expliquée par aucune des théories actuellement en faveur ; et M. Darwin est le premier à le reconnaître, puisqu'il fait remarquer même, à propos des animaux et des plantes de race pure, qu'il « nous est tout à fait impossible d'attribuer à une cause immédiate quelconque » leur tendance à reprendre parfois des caractères depuis longtemps abandonnés.
Si le lecteur veut passer en revue pour son propre compte le reste des phénomènes de l’atavisme, je crois qu'il les trouvera tous explicables par la théorie qui les attribue au souvenir des expériences passées, fondues et modifiées, — quelquefois d'une manière spécifique et définitive, — par les changements de milieu. Toutefois, il y a un phénomène, en apparence très important, que je ne vois pas encore comment relier à la mémoire, et c’est la tendance qu'a parfois le descendant à retourner à une imprégnation antérieure (|). La Théorie Provisoire de la Pangénèse, de M. Darwin, semblait apporter une explication satisfaisante de ce phénomène ; mais le rapport qu'il doit avoir avec la mémoire n'y était pas immédiatement apparent. Toutefois, je crois qu'il est probable que si on l’examine de plus près, cette difhculté disparaîtra ; c’est pourquoi je me borne à l'indiquer ici.
(1) C'est la télégonie ou « hérédité fraternelle » : c'est-à-dire l'influence exercée par la première fécondation sur les suivantes. Cf, Yves Delage, « Hérédité », pp. 249-252, et Le Dantec, « Evolution individuelle » pp. 269-273 qui en donnent chacun une explication. [N. Trad.]
Les instincts de certains insectes neutres ne relèvent guère de l'atavisme ; toutefois, ils seront l'objet d’une étude spéciale,
au Chapitre XII.
V. — Nous devrons nous attendre à trouver, ainsi que nous y avons insisté dans la section précédente à propos de la stérilité des hybrides, qu'il a fallu que les habitudes nouvelles fussent combinées par beaucoup de générations, ou tout au moins par plusieurs, avant que l'être vivant (que nous devons toujours considérer comme une seule personne dans toute sa ligne ascendante ou descendante) en eût reçu une impression assez profonde pour qu il s'en souvienne inconsciemment au moment où, dans chaque génération successive, 1l se fait à nouveau, et pour qu'il modifie en conséquence sa manière de se faire au cours de son prochain développement embryonnaire. Néanmoins nous devons nous attendre à voir que parfois une seule impression profonde
faite sur un organisme vivant demeure dans sa mémoire même
au cours de la phase embryonnaire suivante.
Et nous voyons qu'il en est bien ainsi par le passage suivant de M. Darwin (Plantes et Animaux à l'état domestique, vol. I, p. 27, éd. 1875) : « Il est bien prouvé que les effets des mutilations et des accidents, — surtout, ou peut-être exclusivement, lorsqu'ils sont suivis de maladie », — (circonstance qui donnerait assurément plus d'intensité à l'impression produite), ( sont quelquefois héréditaires. Il n’est pas douteux que les mauvais effets produits par les conditions défavorables auxquelles le parent a pu se trouver longtemps exposé, se transmettent parfois au descendant ».
Quant aux impressions moins fortes, tout le monde admet qu'on n'en retrouve jamais la trace chez ce qu’on est convenu d'appeler « le descendant ». Pour qu’on la retrouve, il faut que cette impression ait été gravée pendant plusieurs générations successives chez ce qu’on est convenu d'appeler « le parent ». Et alors, au bout d’un plus ou moins grand nombre de générations, selon les cas, ces impressions deviennent héréditaires. Tout cela est si constant, qu'il semble inutile d'y insister davantage. Nous