‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 87 sur 135 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

longue suite de siècles, devenir un paon, s’il y avait chez lui, pendant tous ces siècles, un désir persistant de le devenir. Nous savons fort bien que cela ne s’est probablement jamais vu dans la Nature, attendu qu'il est tout à fait invraisemblable qu'un pigeon puisse désirer devenir autrement qu'il n'est à présent. L'idée d'être très différent de ce qu'il est à présent constituerait un croisement trop divergent avec ses autres idées pour qu'il y songeât sérieusement. Si le pigeon n'avait jamais vu de paon, il lui serait impossible d'en concevoir l'idée, et par suite de s’efforcer de s'approcher du type paon. Et, s'il en avait vu un, ou bien il ne désirerait probablement pas lui devenir semblable, ou bien il penserait, — même si l'envie d'être aussi somptueusement paré lui traversait l'esprit, — que tous les efforts qu'il pourrait faire pour y arriver seraient inutiles. Par suite il manquerait de cette foi sans laquelle nulle action n’est possible, et avec laquelle toute action est possible.

Qu'il y a des êtres qui ont conçu l’idée de s’efforcer de se rendre semblables à d’autres êtres ou à des objets qu'ils avaient avantage ou plaisir à copier, c'est ce dont on se convaincra en lisant la Genèse des Espèces de M. Mivart, où l’on trouvera (chapitre I) la description de certains papillons aux couleurs très brillantes qui habitent l'Amérique du Sud, et qui émettent une odeur si désagréable qu'aucun animal ne les mange ; de telle sorte qu'une autre espèce de papillons, tout à fait différente de celle-ci, a imité à la fois leur aspect extérieur et leur manière de voler. De même, nous savons que certains oiseaux imitent aussitôt les sons qu'ils entendent, sans y être poussés par un intérêt quelconque, et simplement pour le plaisir de les imiter. Nous aussi nous aimons à imiter et à contrefaire, ou à voir en spectateurs une bonne séance de mimique. De même aussi les singes imitent les actions qu'ils voient faire, poussés à cela par la seule force de la sympathie. Imiter ou désirer imiter, est certainement souvent un des premiers pas faits vers une variation dans une direction déterminée, quelle qu’elle soit. Et il est extrêmement probable qu'au moins vingt pour cent de la somme totale du courage et de la bonté qui

existe actuellement dans le monde tire son origine, — qui ne remonte pas à une date bien éloignée, — du désir de paraître courageux et de paraître bon. Et tout cela nous donne l'idée d'une étude qui aurait pour titre : De l'influence des beaux-arts sur le système reproducteur, titre dont le lecteur devra se contenter, quant à présent, à défaut de l'ouvrage lui-même.

Ainsi donc, lorsqu'elle a contre elle la foi et le désir, toute la: « sélection naturelle » du monde ne peut pas empêcher une amibe de devenir un éléphant, si on lui accorde pour cela un espace de temps suffisant. Et sans la foi et le désir, ni la «sélection naturelle » ni l'élevage artificiel ne pourront faire grand'chose pour modifier une structure vivante quelconque. Une fois que nous avons bien compris cette idée que nous sommes tous une seule créature et que chacun d’entre nous est âgé de plusieurs millions d'années, de sorte que tous les pigeons appartenant ou ayant appartenu à la même lignée pendant un nombre infini de générations sont un seul et unique pigeon, — alors nous pouvons comprendre qu'un oiseau qui fut, à l'origine, aussi différent d’un paon que l’est actuellement un pigeon, aurait pu cependant progresser peu à peu et comme à l'aventure, d’abord dans une direction puis dans une autre, en faisant ce qu al lui plaisait de faire et ce qu'il pensait qu'il pouvait faire, ] jusqu’ à ce qu "il fut devenu un paon. Mais nous ne pouvons ni croire qu'un oiseau fait comme un pigeon fût capable de concevoir un idéal aussi différent de lui-même que l’est un paon et pût s’en rapprocher délibérément ; ni admettre que l’homme, ayant désiré tirer une race d'oiseaux pareils aux paons d’une race d'oiseaux pareils aux pigeons, pût y parvenir en accumulant toutes les variations acccidentelles se rapprochant du type paon, jusqu’à ce qu'il eût obtenu, — peu importe au bout de combien de générations, — l'oiseau qu'il désirait avoir. Et encore moins pouvons-nous croire que l’accumulation de légères variations fortuites par la «sélection naturelle » pût mieux y réussir. Nous ne pouvons pas plus l’admettre que nous ne pouvons trouver vraisemblable qu'un désir ayant son siège en dehors du garçon de ferme pût faire de lui un prix de

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