‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 92 sur 135 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

race dressée à la chasse des fouines entra en fureur la première fois qu'il se trouva dans le voisinage d’un de ces animaux, tandis que l’épagneul restait parfaitement tranquille ».

« Dans l'Amérique du Sud, selon Roulin, la première fois qu'on mène au bois les descendants de chiens dressés de longue date à la périlleuse chasse du pécari, ils savent, comme leur père et sans nulle instruction, la tactique à suivre. Les chiens des autres races qui ne la savent point, si vigoureux qu'ils soient, sont d’abord dévorés. Les lévriers d'Amérique, au lieu de prendre les cerfs en leur sautant à la gorge, les attaquent par le ventre et les renversent, comme leurs ancêtres avaient été dressés à le faire pour la chasse aux Indiens.

« Ainsi donc, l’hérédité transmet les modifications acquises comme les instincts naturels ».

Ne devrait-on pas dire plutôt : « Ainsi donc, nous voyons que non seulement les habitudes les plus anciennes et les plus éloignées dans le temps, mais même celles qui ont été pratiquées par un nombre de générations relativement restreint, peuvent être si profondément gravées chez l'individu, qu'elles demeurent dans sa mémoire, survivant ainsi au prétendu changement de personnalité qu'il subit à chaque génération successive ? »

« Toutefois », poursuit M. Ribot, « il y a une différence importante à noter : l’hérédité des instincts est sans exception ; celle des modifications en présente beaucoup ».

Jusqu'à quel point l’hérédité des instincts est sans exception, voilà qui est douteux. Au contraire, il semble probable que chez beaucoup de races il s’est trouvé de temps à autre des individus de génie qui non seulement se souvenaient de toute la partie action et habitudes de leurs expériences passées, mais qui, de plus, ont été capables de s'élever quelque peu au-dessus de l’habitude lorsqu'ils ont compris qu’une amélioration était possible ; et qui, enfin, en modifiant leur structure dans la direction voulue, à la prochaine occasion qu'ils ont eue de travailler leur protoplasma, ont réussi à rendre cette amélioration permanente. C’est grâce à ces cas exceptionnels de génie intellectuel (et j'ajouterais « moral », si un grand nombre des instincts et des structures des

plantes et des animaux ne nous prouvaient pas qu ils sont parvenus à dépasser la morale — cette morale qui est autre chose qu’un égoïsme éclairé — de toute la hauteur dont ils dépassent la conscience articulée de leurs propres intentions à bien d’autres égards), — c'est, disons-nous, grâce à ces exemples soit de rare bonheur soit de rare génie, que beaucoup d'espèces ont très probablement dû commencer, ou se modifier. Néanmoins la règle est, et doit être, que l'instinct ne se modifie que par degrés imperceptibles.

Quant à ce que dit M. Ribot, que l’hérédité des modifications

présente beaucoup d’exceptions, je suis tout à fait d'accord avec lui sur ce point, et n'ai rien à dire, si ce n’est que c’est précisément ce que nous devons nous attendre à trouver. En effet, la vieille leçon sue par cœur depuis longtemps, et répétée durant un nombre infini de générations, doit être répétée inintelligemment et avec peu ou point de différences, si ce n’est par suite d’une rare erreur accidentelle, qui n'aurait pour conséquence que la suppression de son maladroit auteur, ou par suite de l'apparition, plus rare encore, d'un individu vraiment génial. Tandis que la nouvelle leçon doit être répétée, à la fois avec plus d’hésitation et moins d'assurance, et avec plus d'intelligence. Et c’est ce que M. Ribot exprime fort bien dans la phrase d’après, que voici : © Ce n’est que quand les variations sont solidement établies, qu'étant devenues organiques, elles forment une seconde nature qui a supplanté la première, et qu'elles ont pris, comme l'instinct, un caractère mécanique, c'est alors seulement qu'elles peuvent être transmises ).

La citation suivante montrera combien M. Ribot se rapproche de la théorie que j'expose ici. Après s'être occupé du somnambulisme et avoir dit que si le somnambulisme était permanent et inné, 1l serait impossible de le distinguer de l'instinct, il continue :

€ Il est donc moins difficile qu’on ne le croit d’entrevoir comment l'intelligence peut devenir instinct ; même à part le caractère d'innéité qui est réservé, on peut dire que nous avons vu s'opérer cette métamorphose. Quelle raison dès lors de faire de. l'instinct une faculté à part, sui generis, un phénomène si mystérieux et si

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