‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 93 sur 135 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

étrange que le plus souvent on n’a pu l'expliquer qu’en l’attribuant à une action directe de la divinité ? Tout le mal vient d’une psychologie incomplète, qui a laissé en dehors d'elle l’activité inconsciente de l’âme ».

Nous sommes tentés d'ajouter : ( et qui a laissé aussi en dehors d'elle la réalité de la continuité de la personnalité de génération en génération ».

« Mais », poursuit-il, ( on est si bien habitué à opposer un à un les caractères de l'instinct à ceux de l'intelligence, à dire que l’un est inné, invariable, automatique, l’autre acquise, variable, spontanée, qu'il semble tout d’abord paradoxal de soutenir que l'intelligence et l'instinct sont identiques.

« On dit que l'instinct est inné. Mais si l'on remarque, d’une part, que beaucoup d'instincts sont acquis, et que, d’après une théorie qui sera exposée plus loin » (j'avoue franchement que je n'ai pas pu mettre la main sur ladite théorie), » fous les instincts ne seraient que des habitudes héréditaires » (c’est moi qui souligne) ; « et si l'on remarque, d'autre part, que l'intelligence est innée, en un certain sens, pour toutes les écoles contemporaines, lesquelles sont d'accord pour rejeter l'hypothèse de la fable rase » (s’il n’y a pas de « table rase », il y a continuité de la personnalité psychologique, ou alors les mots ont perdu tout sens) « et pour reconnaître soit des idées latentes, soit des formes a priori de la pensée » (assurément ce ne sont là que des périphrases pour dire : conti-

nuité de la personnalité et de la mémoire) « soit des préordinations

du système nerveux et de l'organisme, on reconnaîtra que ce caractère d'innéité n’établit pas entre l'instinct et l'intelligence une différence absolue.

« L'intelligence est variable, mais l'instinct ne l’est-il pas ? Nous avons vu le contraire : pendant l’hiver le castor du Rhin pétrit son mur du côté du vent ; de bâtisseur il est devenu terrier ; il vivait en société, il est devenu solitaire. L'intelligence varieraitélle davantage ?.. L'instinct peut se modifier, se perdre, se réveiller.

« Enfin, si l'intelligence est consciente d'ordinaire, elle devient aussi inconsciente et automatique sans cesser d'être elle-même.

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Et l'instinct n'est pas toujours aussi aveugle, aussi mécanique qu'on le croit, car quelquefois 1l se trompe. La guêpe qui a mal taillé sa feuille recommence. L'abeille ne donne à sa cellule la forme hexagonale qu'après beaucoup de remaniements et de tâtonnements. Îl est bien difficile de croire que les instincts les plus élevés » (et assurément, alors, les instincts les plus récents) « chez les animaux supérieurs ne sont pas accompagnés d'une conscience au moins confuse. 1] n’y a donc aucune distinction absolue entre l'instinct et l'intelligence ; il n'y a pas un seul caractère qui, sérieusement considéré, reste exclusivement propre à l’un d'eux. L'opposition qu'on établit entre les actes instinctifs et les actes intellectuels est vraie pourtant, parfaitement vraie, mais à condition que l’on ne compare que les extrêmes. À mesure que l'instinct monte, il se rapproche de l'intelligence, à mesure que l'intelligence descend, elle se rapproche de l'instinct ».

M. Ribot et moi (si je puis me permettre de parler ainsi) sommes à chaque instant sur le point de nous trouver d'accord ; mais au moment même où nous paraissons le plus près de l'être, nous nous séparons et fuyons, pour ainsi dire, aux pôles opposés. Âssurément le dernier passage cité devrait être rédigé comme ceci : & À mesure que l'instinct descend », c’est-à-dire : devient de moins en moins sûr de soi, (1l se rapproche de l'intelligence : à mesure que l'intelligence monte », c'est-à-dire : devient de plus en plus convaincue de la vérité et de l'utilité de ses convictions, «elle se rapproche de l'instinct ». |

On voit suffisamment, d'après ces citations, que les idées que | j'avance ici ne sont pas nouvelles ; mais ce que je ne trouve pas, | ce sont les conclusions que, selon moi, M. Ribot devrait tirer | des faits qu'il expose. D'un bout à l'autre de son intéressant | ouvrage, je vois les faits qui auraient dû, me semble-t-il, le mener | à ces conclusions, et quelquefois j'y vois presque ces conclusions | mêmes. Mais nulle part il ne les atteint tout à fait. Et il n’a pas | disposé non plus ses faits dans un ordre qui permit au lecteur | d'en tirer lui-même les conclusions, à moins qu'il n y fût déjà parvenu par une autre route. Toutefois, je ne saurais assez dire | combien je suis obligé à M. Ribot. |

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