CHAPITRE XI
Je ne puis m'empêcher d'apporter encore quelques exemples de ce que tout lecteur dé ce livre considérera certainement comme la mémoire héréditaire. Voici ce que dit Sydney Smith :
« Sir James Hall fit éclore des poussins dans un four. Quelques minutes après qu ils eurent brisé leur coquille, on lâcha, au milieu de cette très jeune couvée, une araignée. L’exterminatrice des mouches avait à peine fait quelques pas lorsqu'un de ces poussins nés dans un four, l’aperçut, et d’un seul coup de bec la dévora sur-le-champ. Il n'y avait certainement pas imitation en cela. Une chèvre mourut peu avant de mettre bas. Galien sépara le petit du cadavre de la mère, et plaça devant lui une botte de foin, des fruits et une terrine de lait. Le jeune chevreau flaira attentivement les trois espèces de nourriture, et se mit à laper le lait. Cela n'était pas de l’imitation. Et il est impossible d'expliquer le mystère de ce qu'on appelle communément et fort justement l'instinct en se contentant de dire que c’est une imitation ». (Leçon XVII, sur la Philosophie Morale).
En effet on ne saurait expliquer ce mystère en disant que c’est de l'imitation ; mais je crois qu'on peut l'expliquer fort bien en disant que c'est de la mémoire.
Un peu plus loin dans la même Leçon que nous venons de citer, nous lisons :
« Les fourmis et les castors emmagasinent des provisions. D'où ont-ils appris qu'il leur sera plus difficile de trouver de la nourriture dans la mauvaise saison que pendant l'été ? Les hommes et les femmes le savent parce que leurs grand-pères et leurs grand mères le leur ont dit. Les fourmis ou les oiseaux qu'on a fait éclore artificiellement savent tout cela par intuition et sans avoir eu la moindre communication avec leurs parents. Voyez aussi ce que fait la guêpe solitaire : elle creuse plusieurs trous dans le sable, et pond dans chacun d'eux un œuf, bien qu’elle ne sache certainement pas (?) qu'un animal se trouve dans cet œuf, et encore moins que cet animal doit, pour se nourrir, manger d'autres animaux. Cependant, elle réunit quelques mouches vertes, les roule proprement en différents paquets (comme des saucissons de Bologne) et fourre chacun de ces paquets dans chacun
des trous où un œuf est déposé. Quand la larve de guêpe est éclose, elle se trouve en possession d'une provision d'aliments toute préparée ; et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que la quantité de nourriture donnée en partage à chacune est exactement sufhñsante pour la faire subsister jusqu'à ce qu'elle soit devenue guêpe à son tour, et puisse subvenir seule à ses besoins. L'instinct de la guêpe parente est d'autant plus remarquable qu'’elle-même ne se nourrit pas de chair. Dans ce cas, le petit être n’a jamais vu ceux dont il est né ; car à l'époque où il sort de l'œuf, la guêpe a toujours été mangée par les moineaux. Et pourtant, sans avoir ‘ reçu la moindre instruction, sans expérience préalable, il fait tout ce que son parent fit avant lui. À présent, ceux qui nient la doctrine de l'instinct diront ce qu'ils voudront, mais enfin les fils des tailleurs n'ont pas une méthode intuitive de faire des pantalons ; un mercier nouveau-né ne sait pas auner le ruban ; et la nature n'enseigne pas à la fille d’une cuisinière ce que c’est qu'un beignet. Toutes ces choses demandent, chez nous, sept années d'apprentissage ; mais les insectes sont comme les gens de qualité dans la comédie de Molière : ils savent tout sans avoir rien appris ».
Comme nous cessons instantanément de trouver aucun mystère dans les faits si agréablement contés par Sydney Smith, lorsque nous songeons à la véritable nature de l'identité personnelle, au fonctionnement habituel de la mémoire, et à la tendance à disparaître que possède la conscience en ce qui concerne les. choses que nous savons trop à fond !
Je prends mon dernier exemple chez M. Ribot, qui écrit :
€ Gratiolet, dans son Anatomie Comparée du Système Nerveux, raconte qu'un vieux morceau de peau de loup, usé jusqu'au cuir, présenté à un petit chien, le jetait, par son odeur affaiblie, dans des convulsions d'épouvante. Ce petit chien n'avait jamais vu de loup ; comment donc expliquer cette terreur, sinon par une transmission héréditaire de certains sentiments, liés à une certaine perception de l’odorat ? » (L'Hérédité, p. 43).
J'aimerais mieux dire : « Comment expliquer cette terreur, autrement qu'en supposant que l'odeur de la peau de loup » —
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