‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 130 sur 203 · III · texte numérisé non relu

III

qu'à l'intérieur avec ses amis. Xénocrate, de retour de son voyage, rencontra Aristote se promenant dans le lieu où il avait laissé Platon et l'entretien terminé, reprenant le chei^in de son logis au lieu de se rendre chez le maître avec ses disciples. « Où est Platon ? » demanda-t-il à quelqu'un de ceux qui se trouvaient là, comme s'il soupçonnait que le philosophe fût malade.— (c Platon se porte bien, lui fut-il répondu ; mais contraint par rimportunitéd'Âristote d'abandonner sa promenade ordinaire^ il s'est retiré chez lui et ne cause plus philosophie que dans son jardin. » Sur cette réponse, Xénocrate vole chez Platon ; il le trouve discourant au milieu d'un cercle nombreux, composé des personnages les plus considérables et des : jeunes gens les plus distingués. Xénocrate et lui s'embrassèrent cordialement, comme on peut le penser, mais aussitôt que la . conversation eut pris fin, Xénocrate, sans rien dire à Platon, sans rien écouter, assembla ses camarades et après avoir repro- ; ché à Speusippe, en termes très vifs, d'avoir cédé la prome-, nade au philosophe de Stagire, il alla lui-même prendra Aristote à partie avec une extrême véhémence et y mit tant d'à-, mour-propre qu'il l'obligea à abandonner le terrain et à restituer à Platon sa promenade habituelle ». C'est ainsi que le vieil athlète, selon l'expression d'un moderne, aurait été ramené sur le théâtre de sa gloire.

Ce récit d'Elien, d'ailleurs si habilement présenté, est trop., conforme aux temps et à la vraisemblance pour être entièrement controuvé : en revanche, l'autorité de cet écrivain ne ' suffit pas à lui donner la valeur d'un témoignage historique *. . Ammonius ajoute que les projets d' Aristote furent déjoués par Tintervention énergique de Chabrias et de Timothée : mais le premier était mort dès 3o7, et pendant les dernières années de Platon le second se trouvait en exil. On lit ailleurs qu'Aristote avait poussé l'audace jusqu'à falsifier dans son propre intérêt

1. Le jugement de M. Gliaiiînpt est plus sévéro : « La puérilité de ces • anecdotes en détruit seule la vraisemblance : on peut les accumuler sans crainte d'être contredit, car l'histoire est muette sur ces détails intimes de ^. la vie privée » {Psychologie d* Aristote, 6). . ,

les écrits mêmes de son maître ^ : mais ces armes déloyales, trop souvent employées dans la suite *, ne furent jamais les siennes.

Quelques anciens afflrment même qu'il ne songea à se faire chef d*école qu'assez longtemps après la mort de Platon ^ Lorsqu'on 347 il fallut remplacer Tillustre philosophe à la té(e de l'Académie, on ne voit pas qu'Aristote ait songé à se poser en compétiteur de Speusippe : huit ans plus tard seulement, si nous en croyons un fragment retrouvé dans les papyrus d'Herculanum, il se serait mis sur les rangs pour succéder à Speusippe, et s'étant vu préférer Xénocrate, qu'avait lui-même désigné son prédécesseur *, il serait ailé créer une école à Héraclée. De fait, c'est en 335 que la plupart des biographes s'accordent à placer la fondation du Lycée.

Ce qui a pu donner lieu à une certaine confusion, c'est qu'Aristote parait avoir ouvert antérieurement une école de rhétorique, en opposition directe avec celle d'Isocrate l'harmonieux parleur^ : rivalité qui a contribué certainement à faire approfondir par Aristote, avec une prédilection visible, un art dont par tempérament il devait plutôt se désintéresser. Ace moment, il est si peu en lutte ouverte contre Platon que Géphisodore, pour venger Isocrate, ne trouve rien de mieux que de s'attaquer, non à Aristote, mais à Platon lui-même ^.

1. L'accusation, au dire d'Eusèbe {Prép. évang., XV, 2). remonte à Eubulide, un des ennemis personnels d'Âristote (Diogène Laërce, II, 109).

2. Hiôroclés (dans Photius, cod. 231, p. 754) : IIoXXo\ tûv àno IlXartovo; xa\ T«v aTtb 'ApiaTOTÉXou; (li'/pt toutou çtXovEixfot; xal t6X|xti; ^ocaoïv, co; %a\ Ta VMf- Ypcc|i.(jLaTa xûv olxeîcov voOsûaai SiSaoxaXcov, elç to (xctXXov èictSellai roue dcvSpàç âXXt)Xoic (laxopLÉvouç.

3. De ce nombre est Deuys d'Halicarnasse (Epilre à Ammée, l, 7) : ^uvtjv IIXotTcovi xa\ 2(lTpi'{/ev eco; ètûv Itctqi xal TpiaxovTa o\;ts o^oXrj; ^yo^\Lt'*oÇt outc tStav 7CEicoir,xà>; arpsaiv.

4. Une lettre supposée de Speusippe à Xénocrate (32* du recueil d'Orelli) l'invite dans les termes les plus pressants à rentrer à Athènes. Tva naps- Yev6|i.evoc cl; 'AxaST)(i.(av tov icepticaTov toiç aoT; Xéyotc ouvi^oic. MuUacb, nous ne savons trop pourquoi, traduit ainsi cette phrase : « Ut Peripateticorum licentiam tuis verbis comprimas, m

5. Cicéron (De Oratore, III, 35) qui dit de ces deux rivaux : ce Uterque, 8U0 studio delectatus, contempsit alterum. » — Cf. Diogène Laërce, V, 1. 3.

6. Eusébe {Prép. évang., XIV, 6, 9), d'après Numénius : *0 cï Ktiçi<t66mpo;

N'oublions pas également les termes pleins d'un regret sympathique par lesquels l'auteur de la Morale à Nicomaque s'excuse en quelque sorte de prendre parti contre son maître : sans doute que sur ce point on lui avait adressé plus d*un reproche, fc II m'en coûte, dit-il, de combattre une doctrine défendue par des hommes qui sont mes amis : mais si, départ et d'autre, mes sentiments sont en jeu, il n'est que juste de préférer la vé* rite *. » A propos de cette phrase, empruntée d'ailleurs à Platon lui-même, on a dit avec plus d'esprit que de justesse : « Celui qui a parlé ainsi aimait la philosophie de Platon, il n'aimait pas Platon lui-môme. » Quoi qu'il en soit, pourquoi Aristote n'estil pas resté constamment fidèle à cette noble attitude ? Que n'eût-il pas ajouté à sa gloire si jusqu'au bout de sa polémique il s'était laissé guider par la préoccupation dont la phrase citée plus haut n'est que la loyale traduction?

Enfin, s'il fallait ajouter foi à un texte isolé d'Olympiodore', Aristote aurait écrit une Vie de Platon dans laquelle il avait glissé son panégyrique. Mais cet ouvrage est tenu pour suspect par Egger, tandis que Heitz le déclare expressément apocryphe. L'expression citée ne peut s'entendre que d'une biographie régulière : or, aucun des biographes de Platon, pas même Olympiodore, n'a songé à y recourir, moins encore à en faire mention. Il est probable que dans ce passage le commentateur néoplatonicien aura attribué par mégarde à Aristote rEyxcofjLtoy nXxTCûvoç de Speusippe : il est vrai qu'immédiatement après '

oIt^Ociç xaroi IlXarcova 'Api9tot£Xt|v çiXoao^siv êicoXéfxei (iàv 'ApioroTéXec, !t6aXXe tk nX2Tci>va.

1. Morale à ^icomaque,!^ 4, 1096» 16 : apiçotv ovtoiv çiXoiv ôaiov TrpotipLctv Tr,v àXin^etav. C'est exactement la même pensée qu'avait exprimée Platon dans la République (X, 595 C), lorsque, malgré sa profonde admiration pour le mérite poétique d'Homère, il se déclarait obligé de le couronner de fleurs pour le bannir ensuite : où f à? ^^p^ Ts tr^ç dtXT,9eî«c T'.|iT,Téo; àvi^p.

2. Comm. in (lOrg., 41 : "Oit 6à xa\ 'Api-ttotIXti; aéêsi aO-rov w; SiSàoxaXov Sî)X6; èffTi Ypa^^a; ôXov X6yov âyxcopLisiatixov, éxTtOeTai yàp tbv ^cov aùtoû xal Oirep eicaivs?.

3. Ov |i.6vov Sa éyxûiiiov non^aa; aùtoO ènacveî aûtbv, dtXXa xai èv toî; èXcYeîotc ToTç icpbc Ev)Sr,|i.ov aùrbv âTcaivcôv lîXàtoiva i'xynù\t.iiXtti ypa^cov outb);. Suivent sept vers parmi lesquels les denx que voici :

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il transcrit certains vers tirés d'une épitre d'Aristote à Eudème, et où il est question d'un autel élevé à Platon après sa mort, en gage de vénération et de reconnaissance. Mais en admettant qu'il ne s'agisse pas ici d'une simple métaphore, la forme même de la phrase indique que Fauteur des vers ne revendiquait nullement pour lui-même cette démonstration solennelle de respect en l'honneur du philosophe le plus illustre d'Athènes.

Pour nous résumer, Platon, à la fin de sa carrière, a dû plus d'une fois déplorer l'attitude d'Aristote, lequel, loin de dissimuler les divergences qui le séparaient de son maître, les a en toute circonstance laissées éclater au grand jour : mais le premier n'a pas plus à se reprocher une sévérité hautaine à l'égard du second, que le second des procédés ou des pratiques in qualiQables à l'égard du premier.

Quant à la polémique d'Aristote contre les doctrines platoniciennes en général, et contre la théorie des Idées en particulier, ce n'est pas ici le lieu de l'aborder, moins encore de la discuter. Deux choses sont certaines ; la première, c'est qu'en dépit de tout, Aristote est resté beaucoup plus platonicien, ou, si Ton aime mieux, a beaucoup plus emprunté à Platon qu'il ne lui plaît de le reconnaître ^ : la seconde, c'est que là où il a modifié soit dans ses principes, soit dans ses conséquences l'enseignement de l'Académie, il tire plus de vanité de son rdlede novateur qu'il ne montre de respect et de justice pour les vues qu'il critique. Alors que tant de motifs le sollicitaient à se donner comme un disciple, il a préféré, vis-à-vis de Platon, se poser en rival, et son jugement, chose regrettable, est devenu celui de la postérité.

*Av8pd;, ôv oùô' «IveTv toTcti xqcxoT<ti 8i|i.iç.

1. La remarque en a et; faite dans l'anliquild déjà par plas d'un commentateur.

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