‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 131 sur 203 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Une biographie de Platon offrirait une réelle et grave lacune, si Ton y passait sous]silence l'attitude prise par le philosophe en face de sa patrie et de ses libres institutions. De quelle manière les a-t-il appréciées? Dans quel sens a-t-il exercé une action sur les destinées d'Athènes au iv® siècle? a-t-il même songé un seul instant à Taire servir pratiquement au bien public les qualités éminentes qu'il avait reçues? Sur tous ces points, il faut Tavouer, sa mémoire n'est pas restée à Tabri de tout reproche.

On se rappelle avec quel soin jaloux le Grec des guerres médiques se distinguait du barbare : il semblait que Thumanito cessât où finissait le monde hellénique, et que dans l'amour de la patrie il entrât moins encore de sympathie pour des concitoyens que de haine contre Tétranger. Entre les cités grecques elles-mêmes comme les guerres étaient fréquentes, les alliances peu sincères et peu durables ! Peu à peu cependant d'autres sentiments 50 font jour, à mesure que s'abaissent les barrières entre la 6rèc3 et les nations voisines, à mesure que s'étendent et se multiplient les relations pacifiques du commerce et de l'industrie. D'ailleurs si Thorizon politique, déterminé par les circonstances, se termine rigoureusement aux frontières de la cité, le philosophe interprète, si Ton en croit Platon, des vérités

immuables, s'adresse, qu'il le veuille ou non, aux hommes de tous les temps et de tous les pays. Le métaphysicien est par excellence cet écrivain sans cité, a?uoXtç, tel que Lucien rêvait l'historien. Aussi Plutarque ^ loue-t-il Socrate de s'être fait l'apôtre de Tidée cosmopolite de la fraternité universelle, en déclarant qu'il n'était ni Grec ni Athénien, mais citoyen du monde. Démocrite, Âristippe, Diogène répéteront & Tenvi la même parole ', et le Portique en fera un siècle plus tard, de même que le positivisme moderne, Tun des articles de son code de morale. La poésie elle-même par la bouche d'Euripide, aidait à cette transformation de l'esprit public: après avoir fait dire àlphigénie mourante : «Libératrice de la Grèce, ma gloire sera digne d'envie. Dois-je après tout, tenir tant à l'existence ? 0 ma mère, c'est dans Tintérèt commun des Grecs que tu me l'as donnée, et non pour toi seule... Il est dans l'ordre que les Grecs commandent aux barbares, et non les barbares aux Grecs : ceux-là sont nés pour l'esclavage, ceux-ci pour la liberté » — le même auteur écrivait ailleurs : « Comme toute région de l'air est ouverte au vol de l'aigle, toute terre est une patrie pour l'homme de bien ^ »

On l'a dit avec raison, en promulguant ce qu'on pourrait appeler sa déclaration des droits de l'homme, la philosophie dans un pays partagé entre tant d'états divers portait un coup mortel à la cité. Sans nous demander ici dans quelle mesure la civilisation devait profiter ou souffrir de la brèche ainsi pratiquée par le cosmopolitisme dans l'étroite enceinte du patriotisme hellénique, constatons du moins que Platon fut avant

1. De exUiOj 5 : *0 8à ^wxparY); pé^riov, oùx 'A6T|vaîo;, oOîl "EUtiv, à>Xot x4<T|i.io; eîvai çrjo-ac. — Cr. Epictéte. Dm., I, 9, 2.

2. Cf. Gicéron, Tusc, V, 37; De Finibus, IV, 4; Sônôque, De trang. am'mi, 3; De otio sapientis, 31; Lettres à Lucilius, 68; Lucien, Vit, auct., 8; Diogène Lacrce, VI, 63.

3. Slobée. Serm,, XXXVIII : 'Anàaa hï x6wv àvôp\ ^cwaîw icaxpiç. Rappelons à celte occasion trois vers bien connus de notre première tragédie nationale. Le $ihge de Calais, de Belloy :

Je hais ces cœurs glacés et morts pour leur pays, Qui voyant ses malheurs dans une paix profonde, S'honorent du grand nom de citoyens du monde.

tout un Grec, plein d'amour pour sa terre natale qu'il savait glorieuse malgré ses fautes. S'il reconnaît hautement que certaines lumières n'ont pas été refusées aux barbares \ s'il a frayé les voies à la fusion qui s'est faite plus tard entre le rationalisme grec et le mysticisme oriental, il déclare que des liens d'amitié doivent unir entre eux tous les enfants de la grande famille grecque pour lesquels le barbare ne sera jamais qu'un étranger *.

Toutefois en même temps que chez Platon le Grec se souvient de ce qu'il doit à sa terre natale, le citoyen, l'Athénien a-t-il droit aux mêmes éloges ? A nous placer au point de vue antique, il serait difficile de répondre à cette question par l'affirmative. Niebuhr a porté contre lui une sentence bien dure et bien sévère ^ répétée depuis lors par plus d'un critique *. Sans doute des accusations analogues avaient déjà retenti dans l'antiquité, car la cinquième des lettres attribuées à Platon est selon toute apparence l'œuvre de disciples jaloux de réhabiliter sur ce point la mémoire de leur maître.

Mais combien sont-ils, les spéculatifs et les penseurs du mé-

1. Il a fallu la fausse subtilité de certains platoniciens du i" siècle de notre ère pour tirer de passages tels que Phédon, 78 A, Banquet^ 209 E, la démonstration d'une prétendue supériorité de la barbarie sur l'hellénisme. On peut mémo soutenir que Platon est plus foncièrement grec que son disciple de Stagire, à qui la chute de la Grèce a pour ainsi dire ouvert le monde.

2. République» V, 470 G : 4>yi|i\ yàp xb jièv ^EXXrivixbv yévo; aùtb auTcÔ oIxeïov elvat xai ^ufY^vè;, tw 8è Pap^apixcô Ô6v£î6v te xal àXXdtpiov. On peut rapprocher de cette phrase l'exclamation prêtée à Platon par Plutarque (Vie de Marius^ 46) et raillée par Lactance (De falsa sap., 19).

3. Rheinisches Muséum, 1827, p. 196 : « Plato war auch kein guler Burger. Athen's werth war er nicht, unbegreifliche Schritte hat er gethan : er steht wie ein Sûnder gegen die heiligen, Thukydides und Dcmosthenes. »

4. C'est ainsi que dans son Histoire des théories morales et politiques dans tantiquité (Tome I, p. 171), M. Denis résume comme il suit le rôle de Platon : c L#e résultat le plus clair de ses efforts et de ses idées politiques a été d'entretenir le mécontentement de toutes les âmes orgueilleuses et chagrines contre la démocratie. » — L'historien allemand Curtius, lequel admire volontiers Platon, n'en fait pas moins la remarque suivante : (( Il faut convenir qu'il était impossible de tirer de l'Académie des principes solides pour résoudre les questions politiques de l'époque... La politique idéaliste des Platoniciens était sans doute capable d*enflammer les esprits, mais impuissante à prendre une forte situation au milieu des luttes du temps et encore moins à guérir les maux de l'Etat i>.

334 La vie de PLATON

rite de Platon, à qui il a été donné tout à la fois de creuser dans le silence de la retraite les bases immuables de leur système et de descendre dans l'arène changeante des intérêts et des partis avec le lourd fardeau du pouvoir? D'abDrd, la biographie du philosophe a pu nous rapprendre, les circonstances ont plus contribué encore que son caractère à le détourner de prétendre à la gloire d'un Solon et d'un Thrasybule. Ses écrits nous attestent sans détours son peu de sympathie pour les institutions politiques et sociales d'Athènes : je parle de l'Athènes de son temps ; car à ses yeux sa patrie, comme l'humanité elle-même, a eu dans le passé son âge d'or. Avec quelle fierté ne rappellet-il pas ces glorieux souvenirs ^ non sans protester avec éloquence contre les procédés despotiques des Lacédémoniens vainqueurs * ? 11 remontera, s'il le faut, jusqu'aux temps héroïques pour y saluer la cité de ses rêves : « La ville qui est aujourd'hui Athènes était renommée par la perfection de ses lois, et ses actions et son gouvernement rélevaient au-dessus de tous les autres Etats que nous ayons connus sous le ciel ^ » Depuis, quel changement ! Ceux même qui passent pour avoir le mieux mérité de la démocratie athénienne ont travaillé à sa ruine*. Plus d'amour de la patrie, plus de respect des lois : Tégoïsme du grand nombre, les prétentions de quelques ambitieux, les brigues des partis opposent leur redoutable coalition à toute tentative sérieuse de réforme, et quant aux mœurs privées, les plaidoyers de Démosthène nous édifient sur l'étendue de la corruption ^ En religion, en morale, en politique, le progrès

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