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TRAITS DISTINGTIFS DE L'ESPRIT PLATONICIEN

et si géaéreux essor ^ L'auteur de la République et du Timée a-t-il construit un système parfaitement arrêté dans toutes ses parties? On Ta contesté. Après lui ce système a-t-il jamais été compris et enseigné avec une religieuse fidélité ? L'histoire prouverait plutôt le contraire. Mais ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il y a une manière platonicienne d'envisager tout ce qui touche à Dieu, à Tàme et aux espérances les plus chères de l'humanité : d'un mot, il y a un esprit platonicien ', et ce n'est pas trop s'avancer de prétendre que de la Grèce antique à l'heure présente cet esprit a été le partage et la marque distinctive des plus nobles intelligences.

Mais ce philosophe, qui avait si brillamment développé par l'étude et la méditation les dons d'une heureuse nature, a-t-il de son vivant, en dehors des limites de TAcadémie, exercé une influence profonde? Est-il devenu l'oracle de sa cité et de sa génération? Tel n'est pas, en général, le sort des génies spéculatifs, tel n'a pas été celui de Platon. On pourrait citer plus d'un illustre savant, plus d'un célèbre artiste qui n'ont jamais connu même de loin la popularité. Alors que Descartes cherchait une retraite en Hollande pour mourir plus tard à Stockholm, la France de Louis XIll ne se doutait pas que la philosophie cartésienne mettrait son empreinte sur tous les chefs-d'œuvre du grand siècle : de même les contemporains de Platon n'ont pas soupçonné que ce professeur de métaphysique, qui sortait si peu de sa paisible retraite, ferait plus d'honneur à sa patrie que bien des généraux et des hommes d'Etat.

Au reste, tout nous le montre, Platon s'est résigné de grand

1. On demandait un jour à Rossini quel était lo premier des musiciens modernes. « C'est Beethoven, répondit-il. » — o Et Mozart? » — o Mozart, c'est le seul. » Ne pourrait-on pas, dans le domaine de la philosophie ancienne, appliquer ces deux réponses, la première à Aristotc, et la seconde à Platon?

2. C'est ce qu'un savant allemand, d'ailleurs assez peu métaphysicien, Carus, a très bien rendu dans j(y lignes suivantes : « Plato's Philosophie bat den mâchtigsten Einilussmir Vorzcit und Zukunft ausgeuht. Niemand kônnte in Plato selbst ein bcsonderos System seincr Philosophie nachweisen, und doch fiîhlt jeder aus scinen Werken einen begeisternden Hauch echter Philosophie wehen. »

3i6 LA VIE DE PLATON

cœur à n*ètre goûté dans sa ville natale que d'un petit cercle d*initiés. Pythagore, dans la Grande-Grèce, avait tenté de faire de sa théorie la charte constitutive d'une société nouvelle : Platon a vécu à Athènes presque en étranger à toute politique. Socrate s'était donné à lui-même une mission essentiellement populaire : Platon avait des visées plus hautes qui devaient le rendre presque indifférent au relèvement intellectuel des classes inférieures S et la séduction de son merveilleux talent ne pouvait lui conquérir que les lettrés et les délicats. Enfin un homme, si éminent qu'on le suppose, n'est applaudi par ses contemporains qu'autant qu'il personnifie leurs grandeurs ou leurs faiblesses. Or Platon parlait d'idéal à un siècle qui s'en détournait chaque jour davantage, de réformes sociales à une cité qui s'étourdissait sur sa décadence au milieu de désordres de tout genre. Du reste mieux que tout autre il connaissait le prix d'une grande âme ^ et si son enseignement, continué pendant quarante ans, n'a donné à Athènes et à la Grèce qu*un si petit nombre de nobles et virils caractères, c'est que cette tâche dépassait alors les forces mêmes d'un Platon.

Justement mécontent du présent, le philosophe, selon le mot de Sénèque ^ a travaillé pour l'avenir, et la postérité lui a rendu au centuple les hommages que lui refusaient ses contemporains *. De la Rome de Cicéron à la France de 1815, en passant par les jours brillants de la Renaissance, à peine l'histoire de la civilisation peut-elle citer un réveil intellectuel auquel le nom illustre de Platon ne se trouve étroitement associé.

1. Ce n'est pas à Platon seulement, c'est aux philosophes païens en général qu'on a reproché d'avoir pris trop facilement leur parti des iniquités et des misères sociules, comme si elles étaient fatales et nécessaires.

2. République, VI, 493 B : I^^ixpà qpucrtc o*J6èv yii'x* oOSÉTcoTe oûSéva outs îdf

3. Episl. ad Lucil., 79 : « Paucis natus est qui populum aetatis suse cogitât. Multa annorum millia, multa sseculorum supervenient : ad illa respice. »

4. L'antiquité déjà en avait fait la remarque. Ainsi on lit dans le rhéteur Aristide (I, 549) : IIXâTwvo; où tcoXÙ; t^v Xôyo; in aÙToO nXÎTajvoç, àXX' OaTEpov

Babent sua fata libelli. Un nom, quelques sentences ou quelques phrases détachées, voilà ce qui nous reste de plus d*un écrivain ancien qui peut-être a eu son heure de gloire : d'autres survivent pour nous dans une partie plus ou moins considérable de leur œuvre : enfin quelques rares privilégiés ont passé tout entiers à la postérité. Tel livre a été détruit, tel autre conservé par suite de circonstances absolument imprévues. Le croirait-on? tandis que nous déplorons tant de pertes à jamais irréparables, il est des auteurs qui auraient plutôt à se plaindre des faveurs de la fortune : après eux leur héritage s'est grossi de richesses étrangères, inscrites sous un nom usurpé. Sans parler du moyen âge et des temps modernes, dans les seules annales des lettres classiques que d'attributions fausses ou inexactes t

A quiconque, historien ou critique, veut se constituer juge impartial des doctrines du passé, on fait avec raison un devoir de remonter aux sources, au lieu de s'attarder à consulter des matériaux de seconde et de troisième main. Mais ces sources elles-mêmes sont-elles pures? ces textes prétendus originaux méritent-ils entière confiance? Tant que cette question préalable n'est pas tranchée, les investigations même les plus judicieuses courent risque de s'égarer : le savoir le plus étendu,

la finesse la plus pénétrante n'arrivent à tracer de l'objet de leurs recherches qu'un portrait de fantaisie.

Ce n'est donc pas sans motif que les questions d'authenticité ont pris dans notre siècle une importance exceptionnelle et qu'en toute circonstance nos jeunes érudits sont invités à contrôler et à discuter la valeur intrinsèque des monuments. Sans faillir absolument à ce devoir, la critique française s'était longtemps tournée de préférence vers d'autres travaux, où ses qualités maîtresses trouvaient un terrain mieux préparé : mais elle a prouvé que même en ce domaine elle était capable de se produire avec honneur.

Il faut le reconnaître, de semblables discussions offrent plus d*un écueil. Non seulement par nature elles sont arides et épineuses et il est malaisé de rencontrer des lecteurs disposés à vous suivre jusqu'au bout à travers d'aussi âpres sentiers : mais en ces matières les mêmes talents esthétiques que Ton apprécie le plus ailleurs égarent parfois le critique au lieu de l'éclairer. Au cours de ses explorations, il n'est pas rare qu'il voie se dresser sur ses pas des obstacles à peine soupçonnés au début de l'entreprise : la solution si laborieusement cber- .chée se dérobe ou n'apparaît qu'au terme d'une minutieuse enquête : faute de points de repère mieux établis, c'est à tel ou tel détail insignifiant en apparence que sont ou paraissent suspendues les plus graves conclusions.

Mais dès les premiers pas une objection nous arrête.

A quoi bon, nous dit-on, soulever de pareils débats? N'est-ce pas s'imposer en pure perte une tâche inutile ? Une tradition qui a pour elle l'autorité des siècles a fondé l'histoire littéraire et philosophique, et assigné à chacun sa part de richesses dans l'héritage classique : pourquoi ne pas l'accepter docilement? de quel droit voudrait-on en appeler de ses décisions ? et, d'ailleurs, où se flatter de découvrir des juges mieux informés ? En vérité, écrit un des plus spirituels d'entre nos contemporains, c'est un curieux et édifiant spectacle qu'un homme du xix* siècle se vantant d'en savoir plus long que les anciens sur les choses de l'antiquité.

A première vue pareille argumeotation parait irréprochable, et il ne manque pas d'esprits très distingués qui traitent de témérité coupable non seulement toute révolte ouverte, mais toute dissidence en face des opinions reçues ^

Néanmoins, pour être magistralement enseignée ou ingénieusement défendue, cette théorie, nous le verrons, n'en a pas moins ses inconvénients et ses périls, et en mettant au concours l'étude des dialogues de Platon, l'Académie des sciences morales entendait manifestement que la question tout entière fût soumise de nouveau à un examen complet et approfondi.

Loin de moi la pensée de bannir arbitrairement la tradition sans ravoir entendue et sans avoir instruit son procès. Pour s'inscrire en faux contre des témoignages qui ont traversé les siècles, il faut autre chose évidemment que de simples préférences personnelles ou même d'intéressantes conjectures. Ces assertions que l'on suspecte ou que Ton combat, il faut savoir d'où elles sont parties^ comment elles ont pu naître et s'accréditer, il faut s'être rendu compte de ce qui les explique et au besoin de ce qui les excuse. Autant il importe de se garder ici d'un scepticisme systématique, autant il est permis de recourir au doute méthodique, et d'imiter de loin Descartes, « rejetant comme faux tout ce en quoi il pourrait imaginer la moindre erreur, afin de voir s'il ne resterait pas après cela quelque chose en sa créance qui fût indubitable ».

Mais puisque les partisans de la tradition invoquent sans cesse les droits de la vérité historique, il est indispensable de les suivre sur ce terrain.

Deux questions sont à examiner.

Premièrement, que pouvait être et qu'était en réalité l'activité littéraire dans la Grèce du v^ et du iv® siècle? Dans quelles conditions ont été composées et répandues les œuvres même les plus célèbres ? Par quels interniédiaires un livre

1. Comment ne pas se rappeler ici la réflexion si juste et si profonde de Thucydide (I, 20) à propos d'une erreur historique accréditée de son temps : OOtoa; àTaXaÎTCtopo; toî; tcoXXoI; i^ CiqTYjcni; tti; àXr,Ô2ta; xa\ ètiI -cà éToïfxa (jiâXXov TpénovTat.

passail-il alors des mains de Tauteur dans celles du public? A quelle époque oui apparu les premiers libraires et les premiers éditeurs daus ces cités civilisées entre toutes, Athènes, Alexandrie, Rhodes et Pergame? Autant de problèmes souvent posés et qui néanmoins attendent encore leur solution. Le fait n'est pas pour surprendre. La lumière de l'histoire n'éclaire d'ordinaire qne les sommets, laissant dans l'ombre les profondeurs où s'accomplit le travail quotidien des sociétés; considérée sous cet aspect particulier, la vie antique n'a eu dans Tantiquité même ni archives ni historiographes. Ce n'est pas davantage aux écrivains eux-mêmes qu'il faut demander ces renseignements : si les modernes sont sobres de confidences sur leurs rapports plus ou moins courtois avec leurs éditeurs, les anciens, les Grecs surtout, se montrent sur ce point absolument muels. £t cependant, pour un ami des lettres classiques, quoi de plus curieux que de savoir comment ses auteurs favoris se sont fait connaître à leurs contemporains et ménagé les suffrages de la postérité * ?

Secondement, en quel temps et de quelle façon s*est formée la tradition dont on se réclame aujourd'hui? Ceux qui l'ont établie ont-ils fait œuvre de critiques, au sens véritable et complet de ce mot ? De quelles ressources disposaient-ils pour s'acquitter de leur tâche ? Quel degré de confiance et de respect méritent leurs décisions ?

Tels sont les divers problèmes dont l'examen va successivement nous occuper. Dans une première partie nous étudierons quand et comment furent publiés les écrits de Platon : dans la suivante nous discuterons spécialement tout ce qui peut nous éclairer sur leur authenticité. Mais qui ne reconnaît de suite combien est vaste le champ d'études ainsi défini? Il importe donc essentiellement de le restreindre en écartant tous les développements qui ne touchent pas par quelque côté à notre

1. Je ne connais pas d'autre titre do dissertation composée ex professo sur ce sujets que le suivant: Exercitatio cntica de editione librorum apud veteres, par Eckhard, lena, 1777.

sujet : en revanche nous insisterons sur ce que Thistoire nous apprend de la façon dont Platon avait compris son enseignement, comme aussi sur les circonstances de toute nature qui ont provoqué, favorisé ou entravé la composition et la d ffusion de ses dialogues.

Platon t. I. 13

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