‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 141 sur 203 · DE PÉRICLÈS · texte numérisé non relu

DE PÉRICLÈS

La Grèce d'Aristide et de Sophocle était justement fière des chefs-d'œuvre littéraires enfantés par son génie depuis l'âge déjà lointain d'Homère ; et cependant Ton n'y découvre encore aucune trace d'une organisation quelconque destinée à assurer à Técrivain une sérieuse et durable publicité.

Je n'entends pas seulement par là que le livre une fois publié appartenait à tout le monde et que la propriété littéraire était aussi inconnue que le privilège de l'éditeur *. On ne

1. M. E. Gaillemer (De la propriété littéraire à Athènes) montre que cette propriété et les droits qui en dôcoulent n'oxislaiont à Alhôncs ni en droit ni en fait : Tauteur ne vendait pas à un (éditeur le privilège de la publication. Mais, ajoute-l-il, si lu législation ne consacrait au profit de Técrivain aucun droit exclusif do reproduction, en revanche elle lui garantissait que son œuvre resterait perpétuollenient altacliée à son nom et que nul ne pourrait Taugmenter par des additions imprudentes ou s'en attribuer injustement l'honneur.— Les dispositions de la loi avaient-elles une précision aussi ri-

soupçoDDait pas alors ravénement encore lointain de celte littérature industrielle laquelle, abaissant le plus noble exercice de l'esprit au rangd'une profession vulgaire, ne sait et ne veut mesurer qu'au nombre des éditions le mérite d'un ouvrage.

Platon et ses contemporains, qui s*indignaient si fort qu'un maître de sagesse fit payer ses leçons, n'auraient pas admis davantage qu'il spéculât sur sa plume et trafiquât de ses ouvrages. Le grand philosophe, nous disent ses biographes, eut la préoccupation constante de se survivre à lui-même dans ses amis d'abord et e!i suite dans ses livres: c'était là son unique ambition. Reconnaissons ici ces Grecs dont Horace a dit avec tant de raison que s*ils ont été comblés des faveurs de la Muse, c'est parce qu'ils étaient uni({uement avides de renommée.

Il existait sans doute quelques copies des poètes anciens : mais c'est surtout de vive voix que leurs vers continuaient à être transmis. Dans les écoles nous voyons le maître non pas indiquer à ses élèves dans un livre quelconque le morceau ou la page qu'ils doivent apprendre, mais leur dicter le passage qu'ils ont à confier à leur mémoire après eu avoir entendu le savant commentaire. Si Alcibiade s'oublie jusqu'à souffleter un instituteur coupable de n'avoir dans son école aucun exemplaire de VIliade, c'est que cette épopée est une œuvre absolument à part, comme la Bible et l'Abécédaire des Grecs de ce temps.

On sait que les premiers orateurs, unThémistocle,un Aristide par exemple, n'écrivaient pas leurs discours. Ce n'est pas seulement parce que l'art de lier ses preuves et de composer un ensemble était encore dans l'enfance: l'absence de toute publicité organisée doit être pour beaucoup dans un fait si regrettable au double point de vue de la littérature et de riiistoirc.

Hérodote ne parait pas avoir publié lui-même son ouvrage,

goureuse? On en doute, et en tout cas les faits se sont charj^és d'en attester la parfaite inefficacité. Rappelons à ce propos que chez les modernos la propriété littéraire» sous la for.ne où nous l:i connaissons» nu date guèrb que de la fin du xviii* siècle.

•il

pas plus que Thucydide, lequel, à ce que l'on assure» fut édité après sa mort selon les uns par un certain Cratippe, selon d*autres par Xénophon son continuateur ^

Les premiers philosophes n'ont rien laissé par écrit, et si leurs théories se sont perpétuées, c'est grâce à la tradition orale; la rareté et Tinsuffisance des témoignages suffiraient à l'attester. S'ils se créaient des disciples, ils les devaient uniquement à leur enseignement personnel ^: entre Tauteur et le public réchange des idées avait alors quelque chose de plus immédiat qu'aujourd^hui, et jamais ne s'affirma mieux la supériorité de la parole^vivante sur récriture muette. C'est ainsfi qu'Hérodote va réciter son Histoire aux Grecs réunis aux Jeux Olympiques, et la pratique de ces lectures est confirmée au moins indirectement par un passage célèbre de la préface de Thucydide. Pour se créer un nom et une fortune les sophistes avides n'imaginent rien de mieux que de promener de ville en ville leur pompeuse éloquence : en cela ils ne font que suivre l'exemple des esprits les plus graves et les plus sérieux. Le Parménide nous montre une foule de beaux esprits se rendant chez Pythodore, dans le Céramique extérieur, avec l'espoir d'entendre lire les écrits de Zenon, que ce philosophe et son maître apportaient alors à Athènes pour la première fois. Xénophon nous apprend que Prodicus fit plusieurs lectures publiques de son apologue d*Hercule, et s'il faut en croire Diogène Laêrce ^, Protagoras aurait lu son livre Sur les Dieux dans la maison d*Euripide, sauf à emprunter plus tard la voix claire et sonore d'Archagoras, un de ses disciples pour le faire connattre aux Athéniens réunis au Lycée. Socrate dans le Phédon ^ raconte avec quelle profonde satisfaction il entendit un jour lire un remanjuable traité d'Anaxagore. C'est un pro-

1. Diogène Laërce, II ; 57 : Xi^txoir. S'5ti xa\ Ta 0ouxv6î6ou ^t^Xia XavOâvovTa ûfEXIiÔai ôyvàjisvo; aù-rbc el; fioÇav ?jYayev.

2. C'est ce que montre le verbe àxoustv constamment employé pour désigner cette tîliation intellectuelle.

Page 1