‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 15 sur 203 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

5. Voir Hermippe dans Dio{?. Laërce (III, 2), Gicéron (De Senectute^ V, 13), S45Déque (Lettre 58), Lucien (De la longue vie» 20), S. Augustin, De Civitale Dei, VIII, 2), Censorinus (Dédie natali, XV), sans parler de plusieurs autres autorités qu'il serait trop lon^; de citer.

2i LA VIE DE PLATON

D'où venait à Platon son nom? Il ne parait pas l'avoir tenu de sa famille : car alors selon les usages helléniques il est probable qu'il se fût appelé Aristoclès, à l'exemple de son aïeul. Ce n'est pas d'ailleurs que ce nom fût inconnu à Athènes * : sans parler de quelques autres philosophes demeurés plus ou moins obscurs, nous rencontrons dans Thistoire littéraire un Platon poète comique qui florissait précisément à la même époque. Pour expliquer ce surnom auquel, comme à celui de Cicéron, devait s'attacher tant de gloire, Timagination des anciens déjà s'était donné carrière. La plupart Tatlribuent à la robuste complexion physique du jeune Athénien, et particulièrement à la largeur de sa poitrine et de ses épaules * : il est vrai que l'antiquité parle volontiers de la belle et mâle prestance du fondateur de l'Académie : si l'auteur du Phédon a médit à ce point de « la prison du corps », on voit que de sa part c'était affaire de conscience, non de tempérament. D'autres supposent que ce nom était destiné à caractériser l'abondance de son éloquence, et si Ton me passe cette expression tout à fait moderne, la large envergure de son vol d'écrivain et de penseur'; en ce cas l'honneur de cette qualification ne lui aurait été décerné qu'assez tard, car chez l'adolescent le mieux doué ces admirables qualités ne sont et ne peuvent être qu'une espérance; ainsi le successeur d'Aristote s'appela sans doute longtemps Tyrtame avant de s'entendre saluer de Tépithcte de Théophraste, c'est-à-dire « parleur divin ». Des conjectures plus ou moins plausibles, voilà donc à quoi nous sommes réduits en cette matière, et la divergence des traditions ferait même

1. Nous voyons par le lexique d'Hôzychius que le mot faisait partie de la langue commune. On y lit en effet : IlXdtTwv • yaAxwpiâTiiv ti, <L tov èpbv àvTXoOo-tv, ÔT6 YCtXa o-*j{j.iîr,o'<ro*jo-iv.

2. Cf. Sénéque, Letlre 58 : « Nomcn illi lalitudo pectoris fecerat. »

3. Olympiodoreet Panonyme rapportent, sans se prononcer, Tune et l'autre tradition. Voici le texte de ce dernier : Auto; 5* ixaXEiTo 'Apt<r:6xXr)c, £Î; ovo|j.« Toû lauTOÛ itaTTïTOU • jistexXtjOt) 6a llXarwv r, 5:à to TrXat'j toO ffxépvo'j, r, 6tà to evpù ToO (iSKonou Tj, ÔTiEp xal àXTjOsç eticeiv, Sià to TiXaTU xai àva7t£TCTâ{jL£vov tt,; çpifffitâ);. — Stésicliore, d*abord appelé Tisias, nous ofTre un autre exemple

. remarquable de la substitution dciinitive d'une opithètc au nom palro> nymique.

croire que nous avons simplement affaire à des inventions de biographes. On sait que chez les Latins le cognomen ou Vagnomen s'ajoutait d'ordinaire purement et simplement au nom de famille, sans exclure ce dernier : ainsi Fabius Pictor, Licinius Macer; le grec, au moins à l'époque classique, ne parait pas s'être prêté à cette juxtaposition.

Avant de pousser plus loin notre travail, qu'il nous soit permis de placer ici une remarque qui n'est pas sans intérêt.

Pour nous modernes, qui voyons tout en savants plutôt qu'en poètes, le chêne est déjà tout entier dans le gland, l'arbre s'explique par le rejeton d'où il est sorti. C'est ainsi que l'enfance et la jeunesse de nos grands hommes non seulement n'échappent pas à notre curiosité, mais semblent même avoir pour elle un attrait particulier. A peine un biographe est-il entré en matière qu'il rencontre sur ses pas ou se forge à plaisir quantité de problèmes devant lesquels, de très bonne foi, il se croit tenu de s'arrêter. Généalogie, naissance, milieu social, parents et amis, jeux d'enfance, instruction, éducation première, occupations préférées, goûts naturels, aptitudes spéciales, tout cela nous intéresse et nous captive : nous ne consentons à aller plus loin qu'après avoir parcouru en tous sens, jusqu'à l'épuiser, ce vaste ensemble de préliminaires. Parmi tant de questions il y en a d'obscures, de mal définies? les documents nécessaires font défaut? Nous ne nous décourageons pas: l'observation et l'induction, l'analogie et l'hypothèse aideront à suppléer au silence de l'histoire. Et comme nous ne faisons grâce d'aucune réflexion à nos lecteurs, ce qui méritait une ligne devient la matière d'une page, la page tourne insensiblement au chapitre, et le chapitre se subdivisera, s'il le faut, pour atteindre aux proportions d'un petit volume. Les anciens, plus avisés ou moins généreux, passent sur ce noviciat préparatoire avec une rapidité qui nous étonne; il leur tarde de voir leur héros en scène, alors qu'il est parvenu à l'époque féconde de sa maturité : tout ce qui précède, ils l'ignorent et ne font aucun cas de le savoir. Sauf de rares exceptions, ils ne vont guère au delà d'une indication laconique sur la patrie et la famille

d'où descend le personnage dont ils ont entrepris de raconter la vie; quand il y a des raisons sérieuses, ils ajoutent le nom du maître ou des maîtres à Técole desquels il s'est formé. Toutes les autres influences qui ont pu déterminer sa carrière ou décider de sa vie, ils les passent sous silence, et en cela ils se conforment à la pratique commune.

Tout auteur contemporain qui croit devoir au public sesConfessiom parle avec une prédilection marquée de ses jeunes années: chez les anciens il en est autrement ; on dirait qu'à leurs yeux Thomme jusqu'à quinze ans appartient à sa famille, jusqu'à trente à ses maîtres et à ses amis ^

Ne soyons donc pas surpris si l'antiquité ne nous a transmis sur les premières années de Platon que des notices fort incomplètes, et dans lesquelles la fiction entre pour une large part. C'est ({u'en effet Platon, lui aussi, comme Pythagorc auparavant, comme Alexandre plus tard, a eu sa légende, légende pleine d'étranges fantaisies. De môme que pour rendre hommage à l'étendue de son génie, on lui fera parcourir les contrées les plus lointaines, on le mettra en rapport immédiat ou éloigné avec toutes les célébrités du temps, de même, afin de mieux justifier son surnom de divin, on prêta un caractère merveilleux à sa naissance et à sa première éducation. 11 faut en accuser beaucoup moins l'imagination populaire (notons en effet

i. .le lis dans les Poètes latins de la décadence^ par D. Nisard (I, p. 345) : « A peinu trouve-t-on çâ et là chez los poètps anciens quelques traces des souvenirs de la première jeunesse : encore ces souvenirs se rattachent-ils toujours à un ordre de pensées viriles et philosophiques. Quelle est la principale raison de cette différence? C'est que la vie pour les anciens no commençait que du jour où elle devenait publique. »

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