VII, 7, 183: AoxsT S'OiçepÔTCir,; ti; yevovévai
o. Galien Taffirmc en termes exprès des écrits « acroamatiques » d'Aristote. — Zumpt {Die philosophischen Schulen in Alheh) dit au sujet de la littérature philosophique si riche en apparence choz les Grecs : « Dicser Reichtbum hiingt mit der Lehrlhatigkeit der Antoren zusammen : man kann nicht zweifeln, dass die moisten Schriften als Vortragc fiir die Schule ausgearbeitet wurden ». — Plusieurs des écrits d'Ilippocrate ont été de même professés pendant longtemps dans son école avant d'être définitivement publiés.
Un passage obscur, mais curieux, de la Vie de Plolin par Porphyre (ch. 4) mérite ici une mention. Porphyre raconte qu'il a trouvé les écrits de son maître entre fort peu de mains (ÔAtyot; ixS-Sojiéva) et il ajoute • (Koï yip T,v paSia r^ ^xSoai;, oCoà eùff-jvsiSyiTa); (tour de la basse grécité qu'on pourrait rendre par rt /'«t'ew ////■<?) k'-rrnio, ovo' ànho; xàx toO pioTou, àÀXà piSTà sior,; xpi(r&ti); tûv Xaa^avôvTwv ; ce que Zévort traduit ou plutôt paraphrase ainsi qu'il suit: <( On se les procurait avec peine : l'intelligence d'ailleurs en était difficile: aussi Plotin no h.s contiait-il pas légèrement et au hasard, mais seulement en connaissance de cause et quand il était sûr de ceux à qui il les remettait. » De toute manière il ressort de ce texte que môme au m* siècle de notre ère une édition n'était pas chose (ju'on entreprît à la légère : on tenait le plus grand compte des dispositious et du niveau intellectuel de ceux à qui elle était spécialement di?stinée.
4. Il eit à peu prés certain, par exemple, que le XII* livre de la Métaphysique est un canevas de cours dont la seconde partie seule a reçu quelques développements.
leur publication prématurée, son ancien précepteur eut le droit de répondre : c( Sois sans crainte : nul autre que nous n'en tirera profit ». Qu on compare à cet égard les écrits d'Isocrate et ceux de Platon : malgré une véritable élévation de pensée et d^expression, les premiers sont à la portée de tous les lecteurs : les seconds au contraire, sauf exception, n'ont tout leur prix que pour des auditeurs initiés à l'avance, je ne dis pas seulement aux procédés subtils et ingénieux du maître, mais encore aux détours assez inattendus de l'entretien ^
Ce n'est pas que Platon ait affecté dans la communication de ses doctrines le tour énigmatique et mystérieux cher à l'école pythagoricienne ^ : néanmoins il y a chez lui maint passage qui pour être parfaitement entendu demande à être souligné par le sourire demi-ironique qu'il avait appris de Socrate, ou éclairé par des indications complémentaires qui certainement n'avaient pas été refusées aux familiers de l'Académie. On peut même faire à cepropos une remarque instructive. Les biographes et commentateurs de Platon nous donnent à entendre qu'avec les années il modifia peu à peu la forme extérieure de son enseignement : aux libres conversations inaugurées par Socrate succédèrent plus tard des leçons suivies à la façon d'Aristote. Or une transformation parallèle, sans doute en rapport direct et étroit avec la première, est visible dans la disposition de ses ouvrages.
1. Aussi Platon les appeUe-t-il lui-même dans le Phèdre (273 D) X6yovc YETPaiAlAévouç ToO tov eiûôta uTCO|ivf,(Tat. « Platon ist ûberzciigt, dass alie philosophischen Scriften hinier der persuniichcn Anleitung und Belehrung ao Werth weit zurûckstehen und dièse nie ersetzen kônnen: er glaubt, sie kônnen nur von denen mit Nutzen gcbraucht werden, weiche durcli jene in den Stand gesetzt sind, sie zu verstehen und zu verlhoidigen » (Zel- 1er). — L'histoire do notre siècle offre plus d'un exemple analogue. Ainsi Sainte-Beuve écrit au sujet de la plupart des livres de Ballancbe : « L'expression publiés est ici inexacte : il faudrait dire imprimés aux fixais de Vauleur et distribués à quelques amis et à quelques juges. » La publication véritable n'eut lieu qu'après sa mort.
2. Jambli(|ue. historien d*ailleurs peu sûr, dit qu'au dehors de Técolc on se vantait sans doute de connaître les dogmes de Pylhagore, mais qu'en rJalité rien d'important n'avait transpiré dans le public et que le secret avait été religieusement gardé (iv toTc xoi/oïc ti.6vov èYvtopîCeto).
Qu*on ouvre un de ses dialogues au hasard : on y retrouvera les traces encore sensibles de ce que j'oserais appeler la parole vivante ^ Ce sont des discussions vécues, si Ton me permet ce néologisme, plutAt qu'improvisées dans la solitude du cabinet. Hais tandis qu'Aristote semble n'avoir jamais porté ses regards au delà de son école, Platon a voulu gagner à la philosophie le plus d'ftmes possible : et choisissant librement parmi les divers incidents de sa vie ou de son enseignement quotidien ceux qu'il jugeait les plus propres tout à la fois à captiver et à instruire Jl n'a pas dédaigné d'y joindre çà et là dans l'intérêt de ses futurs lecteurs des éclaircissements et des réflexions utiles pour le grand nombre, superflus peut-être pour des logiciens ou des métaphysiciens de profession *. Etait-il amené plus tard dans certaines circonstances exceptionnelles à prendre la parole devant un auditoire plus étendu, ces dialogues si attrayants lui fournissaient un texte ou tout au moins un exorde d'un tour particulièrement heureux. C'est ainsi qu'au témoignage de ses biographes il aurait un jour donné lecture du Phédon à la foule assemblée au Pirée.
Donc, que Ton considère chez Platon les scrupules de l'écrivain, ou les préoccupations du philosophe ^ rien ne trahit en
1. Ce que Bergck définit très bien « die uurnittelbare Gewalt dor lebendigen Rede ».
2. Il y a peut-être autre chose qu'une gracieuse ironie dans la proposition que fait Platon de classer parmi les ouvrages « approuvés » ses discours sur réducation. a Je ne crois pas pouvoir présenter de meilleur modèle au gardien des lois, instituteur de la jeunesse, ni pouvoir mieux faire que d'exhorter les maîtres ù faire apprendre ces discours à leurs élèves » [Lois, VII. 811 D).M. Paye s'est cru également autorisé à tirer des premières pages du Timée la conclusion que ce dialogue était écrit pour le grand public du temps et non pas exclusivement pour des initiés (ôXi^tirroïc àxpoa?aî;, comme s'exprime Galien, IV. p. 726).
3. Malgré certains mérites de composition, je tiens avec Cousin pour apocryphe la septième des lettres platoniciennes. Cependant l'auteur est coupable d'exagération plutôt que d'erreur totale lorsqu'il prête ù Platon et aux anciens philosophes la maxime suivante : « Je crois que de tels enseignements (il s'agit de métaphysique) no conviennent qu'au petit nombre d'hommes qui sur de premières indications savent eux-mêmes découvrir la vérité. Quant aux autres, on ne ferait que leur inspirer un fâcheux mépris ou les remplir de la vaine et superbe confiance qu'ils ont acquis les plus sublimes connaissances ».
lui un auteur pressé de mettre le public dans la confidence de ses méditations. Mais ce qu'il n'a pas fait, ou n'a pas voulu faire lui-même, un autre ne l'aurait-il pas fait à sa place ? L'illustre philosophe at-il eu comme Cicéron la bonne fortune de posséder'un Atticus, c'est-à-dire un ami riche, intelligent et dévoué, constamment prêt à annoncer et à répandre ses ouvrages, se constituant par sympathie ou par calcul le héraut de sa renommée*? ou bien, comme Diodore de Sicile, aurait-il eu à se plaindre qu'on lui eût dérobé, pour les publier à son insu, quelques fragments considérables de son œuvre? Les deux suppositions ont rencontré des partisans.
Certains penseurs éminents de notre siècle, Cousin en tête, ont eu auprès d'eux des secrétaires chargés d'une notable partie de leurs rapports avec le public letttré. On a été parfois tenté d'assigner auprès de Platon un rôle semblable à Philippe d'Opunte : mais le i)eu que nous savons de ce disciple fort obscur de l'Académie n'autorise rien au delà d'une très vague conjecture. En revanche, et ce point mérite quelque attention, on nous parle d'un certain Hcrmodore qui, avec ou sans le consentement de Platon, aurait flairé dans la publication de ses dialogues une spéculation des plus profitables.
Mais d'abord, qu'est-ce que cet assez étrange personnage? On ne possède sur son compte que des renseignements insignifiants et généralement peu favorables-. 11 est vrai que si la
t. C'est ainsi qu'en parlant des Académiques, traité retiré par lui de la publicité aûn de lui donner une forme plus savante et plus brillante, Cicéron écrit à Atticus ce qui suit (XIV, 13) : « Il faudra vous consoler de la dépense inutile que vous avez faite pour la transcription de ces premiers livres ». On lit dans une autre de ses lettres à propos du V* livre du livre De Finibus : « Je n'ai pas refondu entièrement co livre, mais j'y ai introduit des changements : aussi veuillez ne pas laisser sortir les autres : autrement Balbus aurait une copie informe » (Ad Atticum, XIII, 21).
2. Suidas dit de lui : 'AxpoaTr,; véyovx U/âxtovoç xa\ toO; ii:* aÙToC (ivvtî- OeipLÉvouc ).oYt(x|xou; el; 2tx£>>i«v êitcoXst. llermodoro avait d'ailleurs écrit sou» ce titre Ilsp\ IIXcétcovo;. une dissertation mentionnée par Simplicius (m Ai'ist. pAys , 54) et à laquelle Diogène fiaorce a emprunté la notice (deux fois reproduite dans sa compilation, II, 106 et III. 6) de la fuite de Platon et des autres socratiques à Mégaro après la tragique issue du procès de Socrate. Zeller (De ut roque llermodoro, Marburg, 18ii9) vent qu'on le distingue
restitution qu'on a tentée d'un papyrus d'Herculanum était exacte*, Hermodore aurait répandu gratuitement les leçons de son maître dans la Sicile sa patrie, peut-(Hre avec le secret dessein de se faire considérer et applaudir comme le représentant officiel de sa doctrine: vanité qui lui aurait justement attiré les railleries des comiques.
Dans l'expression proverbiale dont se sert Cicérone Ast voit la preuve que les disciples mêmes de Platon faisaient de ses ouvrages un commerce illicite. On doit croire au contraire que si la conduite d*Hermodore a donné naissance à un dicton populaire, c'est qu'elle constituait une anomalie exceptionnelle et particulièrement répréhensible. Au reste tandis que l'érudition allemande incline h tenir toute l'anecdote pour suspecte, M. Chaignet écrit sans hésiter : « Platon n'était pas mort lorsque Hermodore son disciple entreprit comme une affaire industrielle une édition destinée à la vente, qui semble avoir été générale et qui faite avec l'approbation de l'auteur, sans doute sous ses yeux, avait été probablement revue par lui », et il ajoute : « Ce fut un véritable libraire travaillant pour l'exportation ». Autant d'hypothèses intéressantes, malheureusement non moins gratuites. La seule conclusion vraisemblable est ({u'un Syracusain, après avoir été l'élève de Platon à l'Académie, est rentré dans sa patrie emportant avec lui quelques écrits ou plutôt quelques entretiens du philosophe, dont il s'est habilement servi dans son propre intérêt.
Ainsi, encore un coup, nous ne possédons aucun document, aucune indication qui établisse ou même qui fasse supposer que Platon de son vivant ait donné ou fait donner par d'autres une édition complète et authentique de ses œuvres ^ ce qui ne
dUermodore d'Ephèse lequel passe fort à tort pour avoir pris part à la ré'iaclion des XII Tablos.
ix^éptûv.
2. Ad Atticum» XIII. 21 : u Placetne tihi primiim edere injiissu meo ? lloc ne Hermodorusquidem fa(^iebat,i.s qui IMatonis libros solitus est divul^are : ex quo Xi^oiaiv 'Epii'iowpo;. »
3. A ce propos, l'histoirp d»; la iRriprue non;? périr:» l nn»^ conptatition qui
Ta pas empêché de distribuer ou de laisser prendre des copies de tel ou tel dialogue en particulier. Au reste, pareil fait parait avoir été chose rare pendant les beaux siècles de l'antiquité grecque ^ : les grands écrivains de ce temps, poètes et orateurs exceptés^ ont été plus célèbres auprès de leurs succes« seurs qu'auprès de leurs contemporains. Puis à côté des ouvrages achevés (<7UYypi[i.aaTa Trpo; IxSoffiv), philosophes et hommes de science avaient des notes (OwojivriitxTx) réservées pour leur usage personnel ; mais tout ce qui nous vient de l'antiquité est si précieux que nous pardonnons bien volontiers aux premiers éditeurs de nous avoir tout transmis sans distinction. Notamment en ce qui concerne Aristote, ce n'est pas, je pense, manquer de respect à sa gloire que de considérer le plus petit nombre seulement de ses écrits comme destinés par lui à être publiés sous leur forme et dans leur rédaction actuelles : si le temps le lui eût permis, il se proposait sans nul
n'est pas sans intérôt. On sait que notre verbe éditer se rend en grec et en latin par les deux termes absolument équivalents Èx8i6a)(ii et edere. L'expression complète ei; o/^ov éx8i86vai to aûvraf ï^a sô rencontre chez Denys d'Halicarnasse {Lettre à Ammée, 1). Or il est ù. noter que sauf cette phrase d'Isocrate : *0 Tcp6T8pov èx6o0e\; X^yo; {Lettre à Philippe, 35, 84 D) et les locutions évidemment beaucoup plus générales d'Arislote {Poétique, X V : èv toï; èxôeôoliévoi; Xoyoi;) et de Polybe (èx8e8o|iévTi ta-ropia), ce verbe ne se rencontre pas avec son acception spéciale avant les écrivains de l'ère chrétienne.
1. C*est ainsi qu*au témoignage de Diogône Laorce (II, 6, 57), Tadmirable histoire de Thucydide n'aurait vu le jour que grâce à un charitable larcin de Xénophon : c'est ainsi encore que le fils d'Isocrate. Apharée, se fit l'éditeur et le commentateur des ouvrages paternels ( Vie des dix Orateurs, 16). Dans une phrase d'ailleurs un peu obscure (IlpûTo; 'AvaÇaYopa; xa\ pi^Xtov èÇéôwxe auYYp3CTp^iC) l6 même Diogène Laorce rapporte à Anaxagore le premier exemple du contraire. Une des exceptions les mieux constatées à l'usage général est celle que nous oflrent certains discours de Démosthène {Philippiques, plaidoyers contre ses tuteurs, harangue sur la loi de Leptine, Procès de V Ambassade). On parait assez d'accord pour admettre que ces divers textes ont été publiés de son vivant et sinon par lui, du moins {avec son agrément, ce qu'explique sans peine d*ailleurs l'importance des causes débattues et des intérêts engagés. Au contraire il est à peu près universellement reconnu que la Midienne a été tirée par le premier éditeur des papiers do l'orateur. — Si nous descendons le cours des siècles, nous voyons qu'il a été impossible à Gicéron de répandre lui-même ses livres : il avait en effet fort peu de copistes à son service, puisqu'il dit à propos du De Finibus {adAttic, XIII, 21) que ses gens ont réussi à grand' peine à en transcrire un unique exemplaire.
doute de combler dans ses derniers ouvrages mainte lacune et d'y corriger beaucoup d'irrégularités choquantes ^
Et maintenant, à défaut d'une édition dans les formes, quels moyens Platon a-t-il dû prendre, à quelles précautions a-t-il eu recours en fait pour assurer la conservation fidèle et intégrale de ce qui était sorti de sa plume ? Voilà ce qu'il nous importerait de savoir et sur ce point capital comme sur tant d'autres, nous ne pouvons que nous livrer à des conjectures.
Certains auteurs, même célèbres, ont fait preuve à Fégard de leurs propres productions d'une indifférence presque inexplicable. Shakespeare, par exemple, laissait flotter négligemment, assure-t-on, ses compositions dramatiques dans la publicité des théâtres et de ces éditions à part, connues sous le nom des in quarto^ éditions défectueuses^ incomplètes, souvent frauduleuses, dont on déplore aujourd'hui les imperfections criantes. Plus tard le poète devenu homme de loisir aurait pu et dû réunir ces disjecti membrapoetae. Il n'en continua pas moins à abandonner au hasard ces enfants de sa Muse : sur les trente-six ou trente-sept pièces qui lui sont attribuées, dix-huit <\ peine furent imprimées de son vivant. Ce ne fut que sept ans après sa mort qu'on vitparaltreuncédilion soi-disantcomplèlectcorrecte, quoique bourrée de fautes et pleine de lacunes'. Et cependant depuis plus de cent ans l'imprimerie était inventée!
Platon, je l'imagine, ne s'est pas rendu coupable d'une pareille insouciance : ses grands ouvrages lui avaient coûté trop de soins pour être livrés par lui sans défense à tous les caprices delà fortune: mais, encore une fois, de quelle façon pou-
1. Voir sur ce sujet dans les Comptes rendus do l'Académie des sciences morales (vol. LXXVIII, p. 56) un savant mémoire do M. Barthidemy Saint- Hilaire.
2. De là les discussions souvent passionnées et de nos jours plus vives que jamais au sujet de la véritable nrigino de quelques pièces ou mémo de l'œuTre entière. Mais ici, par un»î singulière interversion des rôles, tandis que la critique anglaise ne reconnaît comme autli'intiques que les 30 ouvrages insérés dans Tin-folio de 16â3. la critique allemande d'ordinaire si exigeante accepte d*emblée et comme par acclamation le pseudo-Shakespeare à edté du vrai.
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vait s'exercer sa sollicitude ? Il a réservé, nous dit-on, une place d'honneiir à ses dialoguos dans sa bibliothèque, installée au local acheté de ses deniers auprès de rAcadénaie et approprié par lui h son enseignement. Mais qui nous Taffirme? Des érudits modernes : dans ranti(iuité personne ne parle de la chose, personne môme n'y fait allusion'. L'érudition philosophique fort étendue pour le temps, qui perce dans le Théétèle ou lo Phèdre par exemple, laisse supposer, je le veux bien, que Platon connaissait ses devanciers autrement que par tradition. Si le savi)ir immense d'un Aristote ne peut s'expliquer que par la fréquentation directe des sources, comme nous dirions aujourd'hui, si en particulier la multitude de domines et de références de toute nature accumulées dans ses nombreux écrits dépasse certainement ce qu'il devait à son expérience personnelle-, il est permis de croire que Platon en possession d'une réelle fortune, épris de la vérité autant que de la beauté dans les créations de l'esprit, avait fait avant son disciple les premiers pas dans cette voie. Un demi-siècle plus tard, ne voyons-nous pas Zenon se faire copier los livres qui lui étaient indispensables par des serviteurs que le roi Antigène avait obligeamment rais à sa disposition ? Toutefois il y a loin de là à soutenir que Platon avait une bibliothèque méthodiquement disposée comme chacun de nos érudits contemporains a la sienne: que ses volumes, dûment étiquetés, y occupaient sous une rubrique distincte une place spéciale, de façon î\ prévenir sûrement toute confusion : que cette bibliothèque ainsi ordonnée a été gardée môme après lui avec une scrupuleuse vigilance : qu'on s'y référa constamment plus tard : autant d'assertions séduisantes, mais qui attendent et qui attendront sans doute longtemps en-
i. Au tomps de Xcnophon, colloctionneurs et bibliothèques sont oncoro assoz rares pour inéritor d'étro si:.Miali's à raltcntion (Voir Mémorables, IV, 2). Il faut mémo descêîndro juscju'à Thf'opliraste pour trouver mentionné un ensemble de livres classés avnc méthode »»t catalogués avec quelque exactitude, cVat-à-dire précisément ce que nous entendons aujourd'hui quand nous parloMs d'une bibliothèque.
l\ Ou raconte à ce pr'>i>i>s que dès le temps de ses études Platon son niaître l'avait baptisé do 1 epithèto bion caractéristique d'àvayvw^jTr,;, le liseur.
3. DiorrAne Laërce, VIT, H'î: Et; ptpXtovpa^g.v tîsixttôulîvo'..
core leur démonstration. C'est ainsi à coup sûr que les choses se passeraient de nos jours, mais l'analogie est un guide trompeur quand il s'agit d*un passé aussi reculé.
Admettons même, si l'on veut, que nos doutes soient excessifs et que le cabinet de travail de Platon offrait aux regards une riche collection de manuscrits de tout genre, les siens d'abord, puis tous ceux que sa curiosité lui avait fait rechercher et que ses revenus lui avaient permis d'acquérir : collection destinée par lui ou par ses premiers héritiers à demeurer la propriété de son école. Cette hypothèse, la plus favorable de toutes, nous donne-t-elle une garantie absolue pour la conservation intacte de ses titres littéraires? Je ne le pense pas. Tout d'abord les socratiques qu'on nomme imparfaits^ Kuclidc, Aristippe, Phédon, Antislhène, ainsi que leurs disciples, ont écrit et beaucoup écrit. Diogùne Laerce relève plus de cent dialogues composés pareuXjSans parler de ceuxdonton avait dans l'intervalle perdu le souvenir: quelques-uns, circonstance à noter, ont des titres que nous retrouvons aujourd'hui dans la collection platonicienne. En second lieu la carrière philosophique de Platon a été longue : il a eu des amis et des disciples qui selon l'habitude * se sont plu à reprendre à leur manière les sujets traités dans les entretiens de l'Académie : telle était d'ailleurs dans les écoles antiques, comme dans celles du moyen-î\ge, l'intimité de l'enseignement qu'il ne faut point s'étonner de voir des élèves s'approprier jusqu'à un certain point non seulement les idées, mais, ce qui est plus remarquable, les expressions, le style et jusqu'au tour d'esprit du maître. Or il est bien probable que Platon, ici par déférence, là par antipathie et pour les besoins de la poh'mique, aura voulu pos-éder les écrits de ses anciens condisciples, sortis comme lui de ce que l'on a appelé « le giron socratique : » il est non moins probable que les ouvrages de son entourage philosophifjue, composés à son imitation, peut-être sous son inspiration et sa direction personnelles,
1. Cicéron, de Finibus^ I, 2. — Les disciples écrivaient, selon l'expression d'un ancien, xari î^v-o^ 'o'^ &'.oaa-xi>oj.
sont venus peu à peu prendre place à côté des siens ^ Dans un cas comme dans l'autre, supposons que le nom de l'auteur ait cessé d'être connu, qu'il ait été effacé on par hasard ou à dessein : n'était-il pas à redouter qu'après une ou deux générations on fit de ces chartœ socratîcœ autant d'écrits platoniciens * ? Pareille conrusion s^est certainement produite dans l'école péripatéticienne ^, et c'est là, si je ne me trompe, non pas la seule, mais bien la première et la plus naturelle origine de tant d'apocryphes que nous a transmis l'antiquité *.
1. Uberweg étend cette supposition jusqu'à des écrits composés par des adversaires mêmes du grand philosophe, a Von dem Glitopho, écrit-il, ist es nicht unwahrscheinlich, dass dcrselbc zur Platonischen Zeit yon einem Gegner Plato's verfasst, hernacli irrthûmlicherweisc unter die Schriften Plato's gerathen ist. »
2. « Die Schriftsteller setzten keineswegs immer dem Titel der Schrift ihren Namen bei : so waren sicher Platonische Dialoge und Schriften von Xenophon ohne Namen im Umlauf. Die Verfasser waren genûgend bekannt, Solange die Literatur nocheinenmussigen Umfang batte. Ftirphilosophische Schriften bildeto sich ûbrigens zuerst eine festero Tradition in der Platonischen Akademie. Doch wurden hier zugleich Schriften verfasst, welche nur nach der Schule als Platonische bezeichnet, spâter leichtdem Platon selbst beigelegt werden konnten » (Bœckh, Encyklopedie und Méthodologie der philog. Wissenschaft, p. 231.)
3. Faut il ajouter foi à tout ce que l'on nous raconte de la cave de Scepsis? Si le fait est exact, il est à peu prés certain que les livres qui y accompagnaient ceux d'Aristote furent publiés sous son nom. — Cf. Valentin Rose ( Aristoteles pseudepigraphus, p. 4) : « Aristotelici magisterii aucloritas scholsque peripateticic fama quum plurimorum discipulorum scriptis continuata propagaretur, eis quidem qiise quasi e ma$i[istri sententia disputantium ejusquc identidem scicntiani recolenlium auctorum nominibus passim aut carereut, aut, si quîe gessissent. librarioriim incuria facile eis destituorentun factum est ut quoniam tituli ab aliis postea librariis maie suppleti Aristotelis esse perhiberent quod Aristolelicum reperiretur, multorum Aristotelis discipulorum periret memoria, eo prœsertim temporequo in bibliothecas novo moreconditas exemplaria undequaque congerercntur. » — On lit également dans la préface de la Chirurgie d'Hippocrate. éditée par M. Pétrequin, les lignes suivantes qu'il est utile de citer : « Sa qualité de fondateur d'une école rivale, son caractère réformateur, la voie où il s'était engagé comme polémiste, tout lui faisait une nécessité de recueillir les productions de Cnide. Aussi à sa mort sa bibliothèque dut-elle se trouver garnie de livres cnidiens mêlés aux siensetà ceux de ses fils et de ses disciples. Loin que leur présence m'y étonne, elle me paraît au contraire si inévitable que je ne concevrais pas qu'il en fût autrement ».
4. Tel dialogue communément attribué à Lucien, quoique tout à fait indigne de ce spirituel écrivain (les Maxp66ioi, par exemple), ne fait aujourd'hui partie de ses œuvres que parce qu'il lui a été ofiert en hommage
Reste à examiner quel a été après la mort de Platon le sort de ses écrits, lesquels, si dos conjectures sont exactes, depuis un temps plus ou moins long connus et appréciés dans son école, n'étaient point encore, comme nous dirions aujourd'hui, entrés dans le domaine public ^ Littré parlant des livres hippocratiques a eu raison d'affirmer que ce qui leur manque surtout dans la période comprise entre Hippocrate et la foudation d'Alexandrie, c'est une publicité véritable et étendue : ils restent enfermés entre un petit nombre de mains parmi ses élèves et ses descendants : Taccès en est fermé à la plupart des écrivains. Un fait analogue, on doit le croire, s'est produit pour Platon.
L'héritage d'un auteur de mérite, aussi bien dans la Grèce ancienne que dans l'Europe moderne, comprend presque inévitablement des éléments de plus d'un genre -. D'abord des ouvrages achevés, en possession de toute leur perfection ' : ces pensées auxquelles avait été donnée leur expression définitive étaient confiées au papyrus, plus tard au parchemin. En second lieu des compositions demeurées incomplètes, soit que la mort soit venue surprendre l'auteur, soit qu*il ait été distrait de son projet par d'autres soins *. Viennent enfin des ébauches, de simples notes, des canevas de leçons ou de traités, attendant
et que, rayant trouvé dans son héritage, on l'a publié sous son nom. — Cf. E. Havct {Le Chrislianisme et ses orfyines, II, p. 4). « L'esprit de Platon n'ayait pu s'éteindre avec lui ; s'il ne régnait pas à l'Académifs il vivait certainement dans beaucoup d'àmes... La littérature platonique se continuait et quelques monuments en sont arrivés jusqu'à nous, recueillis à la suite des livres du maître. >
1. Ce que les grammairiens grecs désignent par les mots : èxTceactv e!c àv6pa>i;o*j;.
2. Ainsi Thucydide laissait à sa mort des parties de son histoire entièrement achevées (I-V, 25 et l'expédition de Sicile, livres VI et Vil), d'antres qui attendaient une dernière main (la lin du livre V ot le livre VIII en entier), enfin des notes non encore rédii^ées, utilisées nar Xénophon dans les deux premiers livres de ses Hellcnvjues. Nous avons déjà eu occasion de rappeler que La guerre du Péloponnèse n'a été publiée qu'aprus Thucydide par Xénophon, ou selon d'autres, par Aristippe.
3. On a vu plus haut que les anciens les appelaient volontiers erj^Ypai''' pATft elc IxSoffiv.
4. C'est le cas notamment du Discours contre les sophistes composé par Isocrate.
Téloquencc qui leur donnera la vie ou le talent qui en fera une œuvre régulière : c'était d*ordinaire sur des tablettes enduites de cire que les anciens avaient coutume de recueillir ainsi leur première inspiration : aucune matière ne se prêtait plus docilement aux transformations requises par les variations de la pensée ou la mobilité des impressions.
A cette règle Platon n'a pas fait exception. Quarante années d'activité philosophique et littéraire ininterrompue lui avaient permis de mettre la dernière main à tous ceux de ses dialogues qu'il en avait jugés dignes, et il est naturel de penser qu'il en avait fait rédiger un exemplaire de choix. L'un d'eux, le CnV/ûrs, est resté inachevé: pour quel motif? nous l'ignorons. En outre on raconte qu'à la mort de son maître Philippe d'Opunte trouva les Lois écrites sur la cire (ovra; èv XYipû). Faut-il prendre ce récit et surtout cette expression au pied de la lettre? Très commodes pour écrire des lettres cursives, des tablettes se prêtent évidemment assez peu à recevoir des ouvrages aussi volumineux. 11 est donc probable qu'il s'agit seulement d'une partie de cet important traité, ou que la locution doit être prise au figuré et entendue en ce sens que Platon rêvait une rédaction moins im|>arraite pour ce résumé magistral de son expérience politique et de ses convictions.
Quoi qu'il en soit, voilà un dialogue tout au moins qui, au témoignage de la tradition, a été l'objet d'une publication posthume.
Plusieurs écrivains de l'antiquité, sachant combien autour d'eux les erreurs d'attribution étaient fréquentes, ont pris la sage précaution de dresser à l'avance un catalogue exprès de leurs écrits. Ainsi au début du second livre De la divination^ Cicéron nous a laissé une énumération précieuse aujourd'hui pour nous de ses divers ouvrages de rhétorique et de philosophie. De mc^me Galien arrivé au terme de sa carrière voulut rédiger et publier sous ce titre spécial : Des livres de ma composition *, un dénombrement méthodique do tous les écrits
\, llgpl Tûv iS'wv pipXîcDv. — Citons encore le curieux exemple de Diodore
qu'il avait signés de sa main. De môme encore on peut lire dans les Rétractations de saint Augustin une liste coinpirte et raisonnée où il a eu soin d'authentiquer, si Ton me passe cette expression, les quatre-vingt-quatorze ouvrages qu'il passe en revue. Non content de rappeler les noms des interlocuteurs et les circonstances qui chaque fois l'ont détermiiK* h ëcrin;, il va jusqu'à transcrire les premiers mots dt? la phrase ini tiale. (lombien il est à regretter que Platon et Aristote n'aient pas fait preuve d'une égale prévoyance * ! De (juel Ilot de contradictions et de polémiques n'eussent-ils pas ainsi délivré h jamais leurs interprètes! Parmi leurs disciples immédiats nous ne voyons personne qui se soit acquitté à leur place de cette tâche en classant leurs écrits avec un soin pieux, comme devait le faire plus tard Porphyre pour les traités de Plot in son maître, traités dont il a noté tout à la fois les titres, l'origine et l'ordre chronologique. Il est même à remarquer que les grands hommes de l'antiquité ont eu rarement la bonne fortune de rencontrer ainsi presque au lendemain de leur mort un éditeur intelligent capable de discerner d'un coup d'reil sur leurs véritables écrits au milieu de tout ce qui était en circulation sous leur nom. Pour l'iaton en particulier, nous n'avons pas même, comme pour Kuripide, la ressourc.* d'un catalogue incomplet gravé par une main plus ou moins érudite sur la pierre d'un tombeau ou le swle d'une statue.
On a vu plus haut combien était rare chez les Grecs, au moins avant le siècle d'Alexandre, le fait d'une élition L'énéraie et complète entreprise par l'autour lui-m<*me. Chez les philosophes on [leut dire que c»; fut la coutume et pn-.-que la règle de déléguer ce >oin à un disciple, soit qu'ils n'aient pas
de Sicile' prona.-l s^ln. a.i \^:j a'. ;•: -. i h Kl •.'•'t-^i'j^ h-^i'jftffu*', 'i^ firh-.<*:r \n table à*?8 mativres :•= *. -: . .'. . i/.-, e: ....- ;.•■. ;/.*.' ji',*/''/'j,/'>'. i'/^;
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disant que dan s o-:t o - t: i^--: :-, y^.... \\ .. : ik..v*,\ \ -, » . '. •,,-. -* ■» \t'. ■< ir *, t/i », au sujet desquels il ; .rii.: i-. J .j.:: -;:.*. r. i:^ f „-■ \r,\ {^h «., ",:,^.:':.-, ,\
voulu s'imposer une préoccupation incommode, soit qu'ils aient imaginé rehausser ainsi le prix de leur enseignement oral ^ Les testaments d'un certain nombre de chefs d'école qui nous ont été conservés par Diogène Laêrce sont à cet égard assez instructifs, et depuis les travaux de M. Dareste en France et de M. Bruns en Allemagne, il n'est plus permis de n'y voir que des textes apocryphes -. Celui qui est attribué à Aristote est muet sur ce chapitre : néanmoins, s*il faut en croire Strabon ', le Stagirite en mourant avait légué sa bibliothèque à son disciple Théophraste, lequel à son tour la donna par testament à Nélée. Pourquoi cette donation faite à un homme sans réputation philosophique? C'était, répond Grote, dans le dessein de le désigner comme son successeur qu'il le mettait en possession de ce que l'école péripatéticienne avait de plus précieux, les manuscrits de son fondateur. D'après le commentaire d'Asclépius de Tralles, ce n'est pas seulement d'un de ses traités de morale*, mais de sa Métaphysique y encore imparfaite, qu'Aristote avait confié à Eudème de Rhodes la rédaction ou du moins la révision définitive ; mais celui-ci serait mort avant d'avoir mené à bonne fin une tâche dont il avait mesuré toutes les difficultés % et après lui une notable partie du manuscrit confié
1. Porphyre nous apprend expressément que Plotîn lui avait commis le soin de revoir et de classer ses nombreux écrits : Ajtoc ttiv ôiataÇtv xal ttjv 6i6pO(i)(Tiv Tûv pipXlwv iroieT<T6ai "Jjjjiîv èiréT^s^J/ev (Fie de Piolin, 24).
2. M. Gebhart rejette cependant le long testament de Théopbraste, semblable, dit-il, à ces exercices de rhéteur dont se raiUe Pétrone et plein de ces formalités minutieuses dont le droit compliqué de Tére impériale entourait les actes de dernière volonté.