‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 163 sur 203 · RÈGLES DE LA CRITIQUE D'ATTRIBUTION · texte numérisé non relu

RÈGLES DE LA CRITIQUE D'ATTRIBUTION

de la réputation exceptionnelle conquise dans notre siècle, par ceux qui se sont acquittés avec le plus d'éclat d'une aussi difficile et délicate mission.

Que dans une question semblable à celle qui nous occupe l'emploi du critérium externe suppose une connaissance approfondie de toute l'histoire littéraire et philosophique du monde hellénique, c'est ce qu'il est superflu de constater. Quels sont les anciens qui ont parlé de tel ouvrage ? quel jugement en ont-ils porté ? et quelle valeur convient-il d'accorder à leur témoignage ? Voilà quels sont je ne dirai pas les seuls, mais les plus importants problèmes à résoudre. Et si, comme le cas se présente trop fréquemment quand il s'agit de traités philosophiques, le livre qu*on examine n'a reçu qu'une publicité restreinte, ne fût-ce que parce qu'il n'offrait d'intérêt qu'au petit nombre, si en outre les textes qui s'y rapportent faisaient partie d'ouvrages mutilés ou détruits par le temps, dans quel embarras se trouvera jeté le critique? et lorsqu'ailleurs il se heurtera à des réticences inattendues, à des affirmations contradictoires, par quel artifice réussira-t-il à découvrir sûrement la vérité ?

D'autre part, si l'on fait abstraction de l'histoire et des documents extérieurs |de tout genre pour se mettre uniquement en présence de l'œuvre à juger, il faut s'être singulièrement pénétré des pensées et de la diction d'un auteur pour pouvoir dire avec assurance : « 11 est ici » ou « il n'y est pas ». C'est là une sorte de témérité que M. Chaignet * fait ressortir en quelques lignes fort remarquables : « D'où peut-on se former une idée du style et du système d'un philosophe, si ce n'est de la lecture de ses ouvrages : mais n'est-il pas clair comme le jour que si vous supprimez a jor/ori quelques-uns des traits qui composent le caractère de son style et la physionomie de son système, vous ne les retrouverez pas dans la représentation que vous vous en faites et qui dépend absolument du choix que

\. La vie et les écrits de Platon, p. IOj. — Cf. M. Waddington, mémoire cité, p. 16 et aiiiv.

VOUS aurez déterminé d^abord ? Loin donc d*èlre le résultat de vos lectures, c'est cette idée qui a présidé et préexisté à elles, et le portrait, comme on devait s'y attendre, ne vous renvoie que ce que vous y avez mis: c'est un vrai portrairde fantaisie. » De là des divergences étonnantes qui font le scandale des profanes, et un discrédit inévitable jeté sur les sentences opposées de juges surpris en flagrant désaccord ^

Sans insister davantage sur une question que nous aurons à reprendre plus loin, disons que l'esprit de discussion est appelé à rendre aux sciences historiques les plus sérieux services, à condition toutefois de s'incliner devant les faits et de ne pas dégénérer en un scepticisme systématique. Au xvi* et au xvii® siècle les érudits dans leurs polémiques retentissantes invoquaient des règles de critique superficielles ou compliquées qui relevant en grande partie du sentiment personnel, contribuaient à éterniser les différends plutôt qu'à les résoudre. Mieux inspirée, la science moderne a cherché ailleurs ses solutions : à son exemple, c'est à l'étude patiente des textes -et des documents que nous demanderons avant tout la lumière, et si plus tard nous avons recours à d'autres procédés et à une autre méthode, ce ne sera que contraint par les lacunes et les insuffisances de la première.

1. En veut-on un exemple? Par un phénomène peut-être unique dans Thistoire de la littérature grecque, l'héritage d'Âristote renferme trois Morales qui ont trop de parties communes pour être sorties toutes trois de sa main comme autant de publications distinctes. Or Schleiermacher considère la Grande Morale comme l'œuvre aristotélicienne par excellence : Spengel au contraire y voit une copie très postérieure. L'Ethique à Eudème est pour le premier l'œuvre d'un imitateur plus ou moins habile, pour le second» un monument authentique du plus fidèle des disciples d'Âristote. Spengel prolame VEthique à Nicomaque un vrai chef-d'œuvre : Schleiermacher déclare qu'un ouvrage où régne pareille confusion, pareiUe incohérence, est digne tout au plus d'un écolier.

Page 1