‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 172 sur 203 · ir, 23, 13î)8a 1 et III · texte numérisé non relu

ir, 23, 13î)8a 1 et III

G. Voir J. Ohso, Le Cliarmide dr Platon, Follin, 1880. 7. P. 171-175 do ses Vntenuchungcn.

LES TÉMOIGNAIÎES HISTOUIQUES 425

Outre qu'il s'agit ici de rapprochements très peu concluants, il n'en résulterait en aucun cas la preuve qu'Aristote considérait ces divers écrits comme Tœuvre de son maître. Sur tous les autres dialogues de la collection, son silence est complet *.

En somme, Aristole, sur lequel la critique moderne serait si heureuse de s'appuyer, ne suffit nullement pour trancher définitivement dans toutes ses parties ce qu'on est en droit d'appeler la question platonicienne. Il est vrai que pour Platon, de même que pour tous les autres philosophes de son siècle ou des siècles précédents, il se préoccupe infiniment moins de la date du litre et de la provenance des ouvrages qne de la genèse et de la valeur des doctrines. Ast était allé jusqu'à soutenir qu'on ne peut tirer de ses écrits aucune preuve solide pour ou contre l'authenticité de n'importe quel dialogue. Dans les. deux sens, mais dans le premier surtout, l'exagération est évidente.

Au fond il n'y a que six des dialogues de Platon que Ton puisse considérer comme couverts contre toutes les objections par l'autorité d'Aristote ; et il faut ajouter que ce sont précisément ses œuvres maîtresses, celles dont tous les siècles ont été unanimes à lui faire hommage, celles qui donnent la plus juste comme aussi la plus haute idée de ce grand génie, à la fois profond métaphysicien et brillant écrivain. Il était impossible de lui refuser de pareils chefs-d'œuvre : après avoir interrogé Aristote, nous les lui attribuons avec une triomphante assurance.

Maintenant en conclurons-nous que tous les autres dialogues sans exception sont apocryphes? Malgré toutes ses audaces, Schaarschmidt lui-même n'a point osé aller aussi loin. Pour écarter cette condamnation en masse, il est même inutile de

1. D'autres textes d'Aristote, je no l'ignore pas, ont été allégués et discutés par quelques critiques à l'appui de l'authenticité de certains dialogues : mais visant uniquement ou presque uniquement des assortions et des éclaircis.sements philosophiques, iln sortaient du cadre qui m'était imposé dans ce chapitre. Je ne m'arrêterai pas davantap^e à réfuter l'étrange supposition de Schaarschmidt occupé à flairer partout des faussaires en qu»'tc de phrases d'Aristote dont ils puissent s'inspirer pour donner du môme coup an point d'appui et une sanction à leurs écrits soi-disant platoniciens.

faire remarquer que nous ne possédons pas absolument tous les traités d'Aristole et que plus d'un parmi ceux que le temps nous a enviés aurait précisément pour Thistoire du platonisme un intérêt exceptionnel. Que l'auteur de la Métaphysique^ chez qui le penseur était doublé d'un remarquable érudit, n'ait pas connu ou cherché à connaître dans l'intérêt même de sa polémique tout ce que Platon avait destiné à la publicité, c*est ce qu'il est difficile de prétendre ; mais que connaissant Texistence de certains dialogues, il ait omis de les mentionner, c'est une chose parfaitement admissible et qui arrive encore tous les jours môme aux plus « livresques » d'entre nous ^ Aussi bien interrogeons-nous nous-mêmes. A quoi tient une citation, une allusion de i)lus ou de moins dans nos propres ouvrages ? A la nature du sujet, au tour de la question, à une réminiscence soudaine ou à un oubli momentané, à la présence d'un texte sous nos yeux ou à son absence, souvent à des causes plus futiles encore.

Descartes et Kant ne sont-ils pas au nombre des philosophes qui furent les plus lus et les plus discutés, de leur vivant et après leur mort ? Est-il cependant absolument sûr que tous leurs écrits aient été nommés par leurs contemporains ou par leurs disciples immédiats?

Il est étonnant peut-être, mais nullement inexplicable qu'Aristote, cet adversaire convaincu des sophistes, cet ingénieux moraliste qui a remué tant de problèmes, n'ait rencontré aucune occasion de citer ou la piquante comédie retracée avec tant de verve dans le Protagoras^ ou ces compositions d'un tour si piquant, le Charmide et YEuthyphron, ou des dissertations spéciales telles que le Lysis et le Lâches, ou une étude psycho-

4. C'est ici le cas de se souvenir de la judicieuse réflexion de Strabon (XII, r»34) au sujet d'IIomére : Mo*/6T,pou ar,ji«iou '/priTa'. Tcôt; 6 ix toO ji-rj /.éyEer- 6at Ti uirb toO iroir,ToG ol^\^v.<5^i\ ixçtvo UTt* aOtoO T£X{j.aip6{j.£vo;. Allant plus loin, un érudit contemporain a même eu raison d'ajouter : (( Affirmer qu'un écrit a été inconnu de l'antiquité parce qu'on n'eu trouve plus mention dans les livres qui nous restent, no semble pas une conclusion légitime, ce n'est là qu'un fait négatif : nous avons perdu tant d'ouvrages et tant de tcmoigiiagos ont péri que ce sileuce ne saurait passer pour une preuve décisive. «

LES TÉMOIGNACES HISTORIOUES 427

logique aussi pénétrante que le Premier Alcibiade, Aujourd'hui d'un maniement facile, les livres sont à la portée de tous, même du plus humble travailleur; au iv<^ siècle avant notre ère, vastes rouleaux assez peu commodes, c'était encore un luxe plutôt qu'un instrument habituel de travail. Inutile d'ajouter qu'en parlant de la sorte, nous n'entendons nullement affirmer par contre-coup l'origine platonicienne de ces divers dialogues, mais uniquement établir qu'elle ne peut être victorieusement attaquée par le seul fait du silence d'Aristote.

Cette réflexion, nous retendrions volontiers même à un cas spécial au sujet duquel maint critique a jugé difficile et presque illogique de garder une semblable réserve. Lorsque, par exemple, Aristote se contente de nommer VHippias sans aucune autre désignation, n'est-ce pas, dit-on, nous avertir tacitement que de son temps le second dialogue de ce nom, le Grand HippiaSy était encore inconnu ? Je ne sais si de nos jours pareille conséquence paraîtrait inattaquable et si, par exemple, un écrivain ne peut se borner à citer Faust sans se faire aussitôt accuser de ne pas connaître l'existence d'un premier et d'un second livre de Gôthe sous ce môme titre. Or, nul ne l'ignore, rien de moins rigoureux, rien de plus vague que la façon habituelle de citer chez les anciens ^

Mais d'autres conclusions d'une importance bien supérieure méritent d'attirer notre attention. Sans doute mettons par la pensée un moderne à la place d'Aristote : en écrivant la Poétique il eût certainement glané dans \Ion plus d'une réflexion heureuse, et dans un traité consacré comme Les réfutations sophistiques à combattre la fausse science par la double arme du raisonnement et de l'ironie, il eu t puisé à pleines mains dans les piquantes satires de VEuthydème, Néanmoins en pareille matière le hasard et les circonstances jouent un rôle si capital, les prétentions des écrivains grecs à l'originalité sont si manifes-

1. C'est ainsi qu'Aristole lui-même, au chap. xxiv de sa Poétique, cite une scène èv 'IlXéxtpa : il s'agit du drame de Sophocle : le soupçonnera-t-on de n'avoir pas connu la pièce du môme nom d'Euripide?

tes, et par dessus tout les habitudes littéraires d'alors ressemblent si peu aux noires que, encore une fois, l'argument négatif tiré du silence d'Aristote est ici sans valeur. S'agit-ii au contraire non d'une composition plus ou moins accessoire où le fond le code visiblement à la forme, mais des bases mômes du système de Platon ou des phases essentielles de sa pensée ? La question change entièrement de face. Comme chacun lo sait, Aristole était ou du moins se croyait en dissidence radicale avec son maître sur les problèmes philosophiques les plus essentiels ; de là cette lutte continuelle, opiniâtre, où il ne fait grAce à son adversaire d'aucune objection. La première règle d'une pareille polémique, c'est de s'appuyer constamment sur des textes et sur des faits. Si donc, comme on l'insinue de divers cotés, le Sophiste et le Politiqtte représentent au double point d(i vue du fond et de la méthode une des évolutions les plus décisives de la métaphysique platonicienne, s'ils ont été composés, sinon publiés, par le grand philosophe à la fin de sa carrière comme une sorte ^erratum ou de correction apportée à ses affirmations antérieures, n'était-ce pas un devoir impérieux pour son illustre contradicteur de les lire, de s'en pénétrer, d'en faire le thème par excellence de sa réfutation ? Platon y aurait accumulé contre les parties les plus vulnérables de sa théorie des difficultés nombreuses et redoutables, et son disciple aurait i)assé indifférent à coté d'elles ou s'en serait emparé sans souffler mot de son origine, alors que contre Platon il pouvait si aisément s'armer de Platon lui-même ! Or, nous l'avons vu, non seulement ces deux dialogues ne sont pas nommés par Aristote, mais dans son œuvre entière la sagacité des modernes n'a pu découvrir que deux ou trois allusions des plus problématiques : ils n'ont laissé de trace durable ni dans ses écrits ni même dans son souvenir.

Voici qui est plus remarquable encore. Les points les plus importants de la Philosophie première sont discutés tout au long dans les quatorze livres de IdiMétaphf/siçue : Aristote y revient dans d'autres écrits et notamment dans la Phf/sique, œuvre rio sprculation intellectuelle bien plus ([uc d'observation

LES TÉMOIGNAGES HÏSTOHIùL'KS i-iy

scientifique. Plusieurs passages soumettent à une critique sévère les théories de Parinénide et celles de Platon sur les premiers principes, et les idées abstraites d'être et d'unité y sont analysées avec autant de subtilité que de profondeur. Or il y a un dialogue considérable qui n'a pas d'autre objet : c'est le Parménide, que les critiques anciens et modernes nous présentent en outre très volontiers comme la clef de voûte de Tédifice platonicien. La discussion y est sèche, aride, dépouillée de ces métaphores, de ces mythes séduisants contre lesquels s'insurge Tintelligence du Stagirite, amoureuse avant tout de précision et de rigueur. A quelque époque de la vie de Platon que Ton veuille faire remonter cette composition, comment eùt-ellc échappé aux recherches et à l'attention d'Aristote, à qui s'offraient en foule les occasions de s'y rapporter? Or, chose étrange, nulle part Aristote ne cite le Parménide^ ni en termes exprès, ni même sous forme d'allusion indirecte : nulle part nous ne surprenons dans ses nombreux écrits une idée, une tournure ou une expression qui permette de conclure avec quelque vraisemblance que ce dialogue ne lui était pas absolument inconnu. Bien plus, et ce fait confirme singulièrement toute notre argumentation, Aristote nie en termes formels que Platon ait jamais^abordé Tun des sujets qui sont traités ex profeaso soit ici, soit dans le Sophiste. « Quant à rechercher, écrit-il \ en quoi consiste cette participation ou cette imitation des idées par les choses, c'est ce dont ni Platon ni les Pythagoriciens ne se sont occupés. » A rapprocher de cette affirmation catégorique de M. Fouillée * : « Comme le Sophiste^ le Parménide a pour objet la doctrine de la participation, soit participation des choses aux Idées, soit participation des Idées entre elles. Les commentateurs n'ont pas aperi;u l'admirable unité du dialogue, où ce sujet unique se développe à travers des digressions qui ne sont qu'apparentes ». Selon la très juste remarqua d'Uberweg ', cet argument tiré des déclarations rarmes d'Aristotc ajoute une

Page 1