AUTKIJHS ET COMMENTATEURS DE l'ÈRE CHRETIENNE
Les auteurs qui se sont appliqués h recueillir les téinoignages historiques relatifs aux dialogues de Platou sont à peu près unanimes à passer sous silence les écrivains de 1 ore chrétienne ou du moins à ne leur reconnaître dans cette question qu'une autorité très inf(*ricure. Au premier abord il y a là de quoi étonner, et la surprise redouble lorsqu'on réfléchit aux destinées du platonisme. Compromis par les tentatives dissidentes d'Arcésilas et de Carnéade, (Migagé dans une lutte presque incessante contre le Portique, l'esprit platonicien, conçu au sens du maitrc., avait subi une sorte d'éclipsé durant les trois derniers siècles de l'ère païenne. Diverses circonstances sur lesquelles il est inutile d'insister ici contribuèrent à sa résurrection dans Tàue suivant. Pendant qu'Apulée et Maxime de Tyr rendaient po[)ulaire chez les Latins le nom de Platon, Phitanpie non content de l'euillcter avec assiduité ses écrits, les médite, les commente, les cite en cent occasions, charmé d'en faire passer ainsi la substance dans ses jjroprcs traités. Toute une école philosophicpic se fonde h Alexandrie avec la prétention de remonter aux théories platonii^iennes primitives, saiiTà y mêler les rêveries de Pvlhagorc» et je ne sais quel mysticisme oriental. Galien et Aulu-(jelle, Elien et Athénée, d'ailleurs avec des sympathies et des préoccupations singulièrement diverses, se plaisent à parler de la vie et des écrits de Platon. D'où vient que des citations aussi précieuses en apparence laissent le plus souvent la critique indillérente?
La raison en est simple. Les éloges ou les attaques de ces divers auteurs oiïrenl, si Ton veut, un réel intérêt pour l'histoire des idéi^s philosophiques et morales, mais ne nous apprennent rien ou presque rien sur Tobjel spécial de nos recherches. Le Musée Alexandrin ou plutùt son aréopage d'érudits avait jugé sans appel toutes les productions de l'esprit humain. « Les grammairiens gardèrent avec soin les trésors d'érudi-
LES TEMOIGNAGES HISTORIQCKS 47tf
tioD accumulés par les écoles de Pergaine ot irAlexaiulrio : ils y puisèrent à pleines mains, ils ne songèrent pas à y ajouter. Le classement des auteurs et des œuvros demeura tel (|u*il avait été réglé. Quand les Grecs étaient si timides, les Romains ne pouvaient montrer beaucoup de hardiesse : élèves respectueux, ils s*en tinrent à Topinion de leurs maîtres : ils mirent leur honneur aies répéter fidèlement *. »
Ainsi sur Platon comme sur tous les grands noms do Tantiquité, une tradition s'est formée depuis la période Alexandrine : universellement acceptée, cette tradition fait loi : nul ne songe à lui demander ses lettres de créance, moins encîore à protester contre ses arrêts. D'ailleurs par ([uoi la remplacer 1 où chercher, où trouver les éléments d'une solution mcill<îuro? Aussi K. F. Hermann s'est-il trompé lorsqu'il a proposé de considérer l'absence de toute contestation, de toute contradiction au sujet de tel ou tel dialogue comme une présomption formelle d'authenticité -. Ne faisons pas ini crim^î aux anciens de cette adhésion paresseuse aux décisions des canons alexandrins ^ : car il faudrait étendre cette condamnation aux premiiTs éditeurs de la Renaissance, tous coupables de la même docilité, j'allais dirft de la même crédulité.
Toutefois rhistoire philosophique a le privil^ge (h*, nous offrir une catégorie particulière de témoins : je veux parler d<;s scoliastes et des commentateurs dont le nombre se multiplie durant les premiers siècles de Tère chrétienne : car tandis que dans la recensionet Texplication du texte des poètes les conclu sions des Zénodote, des Callimaque et des Aristarque avaient promptement acquis force de loi, jusqu'aux derniers jours du paganisme les écrits des philosophes r-él^bres ne cesseront pas d'être l'objet de débats et de travaux fort étendus, sinon ton-
i. E. JaUien. Les profe^^^ur- 'i*' bUéimiar" île fnnftt'nnp Ito/n*', \.. iC
2. Sackow a réfat? avec brra-c^^ip n*-. viva-:.'. ■ 'It^j mw/iUtn: iUAor,*'..
3. M Omnibus anliraor.irn -..ix'.,* r Ij-j jî.-., — ;.; Uhror irn i:thn:t% ah \p%m seriptoribus ant discipulî- fi';,:,:ar>:^;ff;, ^fif^rc'a-i, ut ;,ar *;v.t 'î/'jpja — id propriam est, q-iod ^a UtT^x . ., qj ,- ,- --.rW-. ïn'h.,oU,tir,in -^.uh Mh-'-udiia. sîTe Perîrami siT-: aiiM o'„^cU fr^ir;*. r-^j,.';; .'A'ui *f',W.uUtn. »
iSO L'ŒUVRE DE PLATON
jours très éclairés. Des scolies sur Platon nous n'avons pas à nous occuper ici * : quant aux commentateurs, ils développent les points de doctrine traités dans les dialogues beaucoup plus dans le sens de leur pro[ire pensée que dans le sens du maître lui-même : d'ailleurs, quelque intérêt qui s'attache à certains égards aux dissertations d'Albinus, d'Alcinoûs, d'Atticus, et môme, malgré réloigncment des temps et d'évidentes dissidences doctrinales, aux laborieuses études des Proclus et des Olytnpiodonî, il n'y a rien ou du moins il y a fort peu à y glaner relativement aux questions de chronologie et d'authenticité. Pour eux, il semble qu elles n'existent pas ou qu'ils n'ont pas à les aborder, moins encore à les approfondir. La tradition hislori(iue ne leur inspire qu'une profonde indifférence: on dirait qu'ils lui refusent toute valeur ou même qu'ils n'en soupçonnent pas l'importance. Et cependant dans un temps où à la place du génie qui fait défaut l'érudition abonde dans les écoles et dans les bibliothèques, on s'attendrait à trouver dans ces ouvrages de seconde et de troisième main un intérêt véritable pour la précision des dates, l'exactitude des titres, la multiplicité des documents de toute espèce. Il faut constater que notre attente est peu satisfaite, parfois à peu près entièrement trompée. Malgré tout, ces textes à la fois si diffus et si pauvres sont à lire avec soin. Parce qu'un renseignement très admissible en lui-môme ne nous est donné que par un écrivain plus ou moins obscur, ce n'est pas une raison suffisante pour le rejeter : car, selon la remarque très juste de Cousin, ce renseignement peut venir des sources les plus pures, des auteurs les plus silrs, par une suite non interrompue d'emprunts parfaitement autorisés.
Une distinction s'impose ici entre les commentateurs de Platon et ceux d'Aristote. Ces derniers, plus froids, moins accessibles à l'enthousiasme, se posent d'ordinaire au début de chacun de leurs traités un certain nombre de problèmes sur l'objet prin-
1. (]lea scolies, publiées par Huhnken, sont une mosaïque d'explications et de compilations d'autours et de temps très diffôreiits. — Cf. Cohn. (/n/erstichungen vber die Quellen der Platonisc/ien scolien (1884).