‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 24 sur 203 · B. — Cf. Phèdre, 270 G · texte numérisé non relu

B. — Cf. Phèdre, 270 G

3. Notamment dans la partie anatomique et physiologique du Timée qui suppose une grande familiarité avec les données de la médecine. Les rapports des deux écrivains ont été approfondis dans un chapitre des plus curieux de Teichmûller (Literarische Fehden, II, p. 227-231) et dans une dissertation spéciale de Poschenrieder : Die platonischen Dialoge in ihrem Verhâltniss zu den hippokratischen Schriften, Landshut, 1882.

4. On remarquera que je ne fais ici aucune mention des sophistes et Platon lui-même sUndignerait sUl se voyait rangé parmi leurs disciples : néanmoins il est certain que celui qui a dépeint ces faux sages dans le Protagoras avec nne verve si enjouée et des couleurs si vivantes avait dû assister de sa personne à telle et telle de leurs leçons.

4ô LA VIE DE PLATON

son premier titre d'hoaneur. Il avait soulevé coatre lui l'opposition des sophistes, célèbres ou obscurs, dont il perçait à jour la science trompeuse et les prétentions ridicules, et celle des ambitieux, politiques. et rhéteurs, devant lesquels son bon sens refusait de s'incliner. En revanche, des disciples venus à lui des points les plus divers se réunissaient autour de sa personne dans une sorte de vénération commune. Voilà Alcibiade et Critias, en quête des plus sûrs moyens de s'assurer la possession des honneurs : ce qu'ils demandent à Socrate, c'est le secret de son savoir, de son irrésistible dialectique, de l'ascendant qu'il exerce sur ceux-là mêmes qui tentent de s'y soustraire. Voici Euclide et Antisthène, avides de s'initier à ce que la métaphysique a de plus élevé, la théorie du devoir de plus impérieux et de plus austère.

D*où vient cette habileté à attirer et à retenir par la seule force d'une parole simple plutôt qu'éloquente les esprits les plus opposés? Pour répondre à cette question, il ne faudrait rien moins qu'une analyse minutieuse et raisonnée du caractère, de la méthode et des croyances de Socrate : sujet intéressant entre tous, mais qu'il y aurait témérité à aborder ici par voie de digression. Du moins est-il naturel que Platon, tel que nous avons appris à le connaître, n'ait pas échappé au charme qui domptait même un Aristippe et un Alcibiade, et ce qui ferait croire que de bonne heure il noua d'étroites relations avec le sage d'Athènes, c'est que d'après la tradition, il était assez jeune pour lui avoir été présenté par son père.

Cet événement, dont les conséquences devaient porter si loin, a inspiré à l'antiquité une de ces fictions gracieuses dont elle avait le secret. Les plus avisés, sans se tromper sur l'origine de ces beaux récits, aimaient à les répéter en témoignage d'admiration. Socrate, nous dit-on *, vit un jour en songe un

1. Cf. Pausanias, I, 30, 3 — Apulée, I, 158 — Diogène Laërce, III, 5 — Lactance, !mt, div., III, 19 — Olympiodore, 4. On a parfois rapproché de ce récit le songe de Socrate dans le Cri ton (44 A) et le passage du Phèdre où Platon nous montre Tâme descendue du ciel reprenant ici-bas ses ailes à la vue de la beauté.

jeuae cygne s'abattre dans son sein, y grandir et de là prendre son essor vers le ciel en faisant entendre des chants d'une doaceur infinie : le lendemain le fils d'Ariston lui était amené. Selon une autre version, où l'allégorie est encore plus visible, Socrate aurait vu un cygne s'envoler de l'autel d'Eros et s'arrêter à Tombre des grands arbres de l'Académie. Ce sont là des inventions futiles : mais les hommes et les choses veulent être jugés suivant leur époque.

Platon s'était-il déjà acquis alors un nom, une réputation? Onl'igaore: mais d'une part, lié comme il l'était avec Critiaset Charmide, Socrate ne pouvait qu'accueillir avec bienveillance leur jeune parent : de l'autre, sa longue expérience dut lui faire discerner promptement le génie naturel de son nouvel élève, lequel d'ailleurs lui apportait une âme neuve et docile, tandis que d'autres avant de se rallier à lui avaient traversé quelqu'une des écoles antérieures. De fait le seul passage des Mémorables oh apparaît le nom de Platon * nous prouve que Socrate lui avait voué une affection particulière.

Il est vrai qu'il fut payé de retour. Sans avoir pour lui un culte 'aussi extérieur, un attachement aussi démonstratif que d'autres disciples, Platon ne l'aima pas d'un amour moins intime ni moins ardent. Plutarque^ nous rapporte qu'à la fin de sa longue carrière Platon ne cessait de remercier son génie ôt les dieux d'abord de Tavoir fait naître Grec et non barbare, ensuite d'avoir permis que sa naissance se rencontrât avecTépoquede Socrate. Et voyez quel ingénieux moyen de témoigner i la face du monde sa reconnaissance envers ce maître vénéré I L'histoire de la philosophie ne renferme pas un second exemple d'un penseur aussi illustre effaçant de son œuvre les moindres traces de sa personnalité, afin de faire spontanément hommage de ses méditations les plus profondes, de ses inspirations les plus éloquentes à celui dont les leçons lui avaient ouvert la voie de la vérité.

i. Mem,, III, 6, 1.

2. MariuSf c. 46. La tradition, comme on sait, prête à Philippe de Macé< doine une réflexion analogue.

Quel prix n'aurait pas à nos yeux, si Plalon lui-même ou quelque historien de la philosophie nous les eût conservés, les premiers entretiens échangés entre le maître et le disciple S et l'initiation progressive de celui-ci aux plus graves, aux plus mystérieux problèmes de la métaphysique et de la psychologie?

Mais en l'absence de tout témoignage précis que valent même les plus ingénieuses conjectures ? Faute de points de repère chronologiques, les dialogues eux-mêmes ne nous sont ici d'aucun secours. Bornons-nous à une seule remarque. Pour ce jeune homme à l'àme poétique, à Timagination ardente, ce fut un bienfait inappréciable que la discipline de l'enseignement socratique, jointe au prestige de cette constance morale qu'aucune crainte, qu'aucune menace no pouvait faire dévier du droit et de l'équité*. Lorsque dans le Banquet^ Alcibiade traduit en termes si expressifs Tétrange impression produite au plus profond de son être par les paroles de Socrate, il ne fait qu'exprimer ce qu'avait éprouvé Platon lui-même, renonçant pour s'attacher sans réserve au sage athénien à tout ce qui jusque-là avait passionné sa jeunesse.

L'entourage même de Socrate lui communiqua plus d'une salutaire excitation. II y avait là non seulement des hommes de tout pays qui peut-être lui suggérèrent la pensée de s'initier loin d'Athènes à d'autres doctrines et d'autres civilisations, mais des esprits de trempe opposée, propres à lui révéler les aspects divers de la vérité. Les uns, tels qu'Euclide ot Aristippe, combinant les théories socratiques avec leurs penchants personnels ou leurs convictions antérieures, se feront à leur tour chefs d'école : nul mieux que Platon n'aura les moyens de les con-

1. Serait-il téméraire d'en rccliercher lo lointain ôcho dans certaines pages du Phèdre et du Thé été le ?

2. On se rappelle notamment la noble et fière attitude de Socrate dans lo procès intenté par l'inconstante Athènes aux vainqueurs des Arginuses.

3. 215 K : "Oxav àx6v(i), i:oXû jjloi ixâXXov î) tûv xypupav-'.wvTwv f, ts xaphioLitrfi^ %a\ Saxpya èx^eÎTat ûtco tûv Xoywv twv toOtou. A ce point de vue toute la page qui suit mérite d'être étudiée de prés (Voir nos Etudes sur le Banquet, Thorin, 1889).

naître et le droit de les juger. Les autres, comme Eschine ^ et XénophoD, dédaigneux de toute métaphysique, se borneront à appliquer les maximes habituelles du maître aux mille problèmes de la vie quotidienne : Platon se détournera d'eux comme d'intelligences médiocres et de philosophes éminemment incomplets. D'autres enfin, esprits plus mûrs et plus ouverts aux choses de Fàme, Phédon, Simmias, Cébès, demanderont à Socrate la solution de leurs doutes et la règle de leur conduite : ce seront les amis et les condisciples préférés de Platon. Mais tous à des titres différents contribueront au complet épanouissement de cette philosophie nouvelle, spéculative et pratique, vaste et profonde tout ensemble, qui de l'Académie devait bientôt rayonner sur le monde.

Platon ne jouit guère que pendant huit ou neuf ans^ des leçons de Socrate» car Suidas est évidemment dans l'erreur quand il parle de vingt ans de relations entre le mattre et le disciple : ilvoulaît sans doate reproduire ce qu'affirme Dîogène Laërce invoquant le témoignage d'Hermodore, à savoir que Platon était âgé de vingt ans quand il se lia avec Socrate.

C'est à cette période, c'est-à-dire à l'intervalle compris entre 409 ou 408 et 400, que l'opinion commune fait remonter les premières compositions philosophiques de Platon. Ce n'est pas que le maître prêchât d'exemple : car Socrate, comme on le sait, n'a rien laissé par écrit : mais grâce à la nouveauté et au piquant d'une méthode originale, sa philosophie s'est imprimée si profondément dans le souvenir de ses nombreux disciples, que la forme qu'elle avait revêtue leur a paru inséparable du fond même des doctrines; de telle sorte qu'elle est devenue le point de départ d'un genre littéraire dont Socrate se trouve avoir fourni le modèle sans avoir jamais songé ni à s'en servir lui-même ni à en tracer les règles \ Or n'est-il pas naturel d'en

1. Jl est superflu de faire observer que cet Eschine est bien différent du eélébre adversaire de Démosthéne.

2. J'ignore par quel raisonnement ou d'après quelle autorité Cousin a réduit ce chiffre à cinq ans.

3. Je ne fais que résumer ici une intéressante dissertation de M. £• £g-

Platon, t. I. 4

faire honneur de préférence à celui qui devait si rapidement le porter à sa perfection, plutôt que de croire que Platon avait été devancé sur ce point par quelque socratique obscur, Eschine, par exemple, ou le cordonnier Simon? Cette hypothèse trouve une confirmation indirecte dans ce fait que certains dialogues platoniciens, déjà remarquables par la mise en scène et le tour aisé et élégant de l'exposition, ne dépassent cependant pas, si Ton s'attache à l'analyse des doctrines, le niveau qu'atteignit renseignement socratique. Dès lors quoi de plus vraisemblable que d'en placer la rédaction dans les années où le disciple, malgré l'éclat hors ligne de ses qualités personnelles, était encore tout entier sous le charme du maître et sous sa direction ? De la philosophie de Socrate aux plus hauts sommets de la théorie des idées, la distance est grande sans doute : mais c'est par la première que Platon a passé pour s'élever à la seconde, et au déclin de Tâge, après les inspirations élevées, parfois sublimes du Banquet^ de la République et du Timée^ ce fonds primitif qu'il tenait de Socrate reparaîtra dans les douze livres des Lois.

Il est vrai que ces dialogues de la jeunesse de Platon (citons en particulier le Lâchés^ le Lysis, le Charmide, et VEuthyphron) sont aux yeux du plus grand nombre ( je parle de la France ) * comme s'ils n'existaient pas : en dehors des initiés, combien en ont entendu parler ! combien surtout les ont lus t Un de nos critiques en renom ^ a publié une étude des plus spirituelles intitulée : Corneille inconnu : il se plaint, non sans raison, qu'on croie être quitte envers notre grand poèt'e, quand on a restreint son étude et ses applaudissements à quatre ou cinq tragédies, seules réputées classiques. Substituez au mot de tragédies celui de dialogues, et la phrase s'appliquera merveilleusement à Platon.

Mais, dira-t-on, quoique conçus dans un esprit qui n'est pas celui des chefs-d'œuvre du platonisme, ces dialogues sur plus

ger : Socrate et le dialogue socratique. La question sera d'aiUeurs reprise et discutée plus à fond dans le second volume. i. M. Jules Levallois {Correspondant^ 1875).

PLATON JUSQU'A LA MORT DE SOCRATB tîi

d^oû point dépassent visiblement le niveau moyen des entreliens rapportés dans les Mémorables : ils sont bien de Platon, non d'un simple disciple de Socrate, tel qu'Eschine ou XénophoQ. Dès lors la question de date reste douteuse. — 11 suffit, pour répondre, de rappeler certaines exclamations de Socrate conservées par les biographes anciens au sujet des infidélités ou des témérités de son plus brillant disciple ^ Tel critique contemporain, Schaarschmidt ou Teuffel,par exemple, a trouvé un moyen commode de se dispenser ici de toute explication ; c'est de traiter hardiment ces traditions d'apocryphes. Quant à les interpréter dans le sens d'une désapprobation formelle, on ne doit pas y songer. Que Socrate ait été surpris, émerveillé même du rdle qui lui était assigné dans certains dialogues, rien de plus naturel : à coup sur il n'a pas eu le mauvais goût de s'en scandaliser.

Inutile de discuter longuement Topinion de ceux qui soutiennent que des raisons de convenance ont dû empêcher Platon, du rivant de son maître, de le mettre en scène dans ses écrits. Eh quoi! Aristophane aurait pu dans les Nuées travestir sans pitié le sage Athénien et l'exposer sur le théâtre à la risée du parterre comme le plus décrié des sophistes, et Platon n'aurait pas eu le droit de le représenter à ses compatriotes comme un modèle de science, d'expérience et de vertu! Quel est l'auteur de dialogues qui se soit interdit de faire discourir ses contemporains?

Certains critiques, surtout en Allemagne, ont coupé court à toute controverse en déclarant purement et simplement que ces prétendus dialogues « socratiques » avaient été faussement attribués à Platon. Il est vrai que plusieurs étaient déjà suspects dans l'antiquité, quelques-uns môme, tels que VAxiochus^ l'Eryxias, les Antérastes, ouvertement donnés comme apocryphes, quoique empreints d'un réel mérite, au moins dans cer-

!. Dîog. Laërce, III, 35 : "O^a (lou xaTat|/eu6£Tai à veavîffxo;. — Anonyme, 3 : OuToç 6 veavtac Siyti (te 5in\ ^élzi, xa\ èp* ocrov OéXet, xal npoç ou; OéXei. Soeratc montrait ainsi qu'il ignorait ce vers devenu proverbial :

Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.

52 LA Vlli: DE PLATON

laines parties. Si d'autres ont reçu un plus indulgent accueil, il ne faut s'enprendre, affirme-t-on, qu*au manque de critique ou de compétence des bibliographes anciens : le vrai Platon n'est jamais descendu au dessous de la hauteur où il s'est élevé dans ses chefs-d'œuvre, et aux partisans aveugles de la tradition il est en droit de dire avec la même fierté que Rodrigue au comte de Gormas :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître

Et pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.

Ce n*est point ici le lieu de soumettre ces assertions à un débat approfondi, ni de demander aux auteurs de ces arrêts de proscription si l'impartialité consiste à crier également au faussaire, et quand un passage reproduit, fût-ce avec des variantes, quelque pensée de Platon, et quand il s'en éloigne. Pourquoi le génie du grand philosophe aurait-il été affranchi des conditions communes auxquelles est soumis l'esprit humain? pourquoi n'aurait-il rien dû au travail, à l'étude, à Texpérience? Thucydide, dit-on, n'a écrit que la Guerre du Pélopontièse. Mais Phidias a-t-il débuté par la Minerve du Parthénon, Démosthène par le Discours sur la couronne?

Nous persistons donc à croire avec l'antiquité elle-même que Platon a inauguré du vivant de Socrate sa longue et glorieuse carrière d'écrivain : mais en même temps nous ne ferons aucune difficulté de reconnaître que la perte prématurée de ce maître, qu'il aimait et admirait tout ensemble, lui rendit son indépendance et ouvrit à sa science de plus vastes et de plus lumineux horizons.

Arrêtons-nous un instant sur cet événement si tristement célèbre de l'histoire do la Grèce antique: aussi bien a-t-il eu sur toute la suite des destinées de Platon une influence capitale.

Deux témoins oculaires, deux éminents historiens, Thucydide et Xénophon, nous ont laissé de Télat politique et social de la Grèce pendant les dernières années du v« siècle un tableau d'une irrécusable sincérité. Dans ce long duel entre les deux

cités maîtresses de la Grèce, la fortune des armes avait fini par pencher du côté de Sparte: contraints d'ouvrir leurs portes à Lysandre, et de subir toutes les exigences de leurs vainqueurs, les Athéniens avaient subi à leurs propres yeux et aux yeux du monde hellénique une cruelle et profonde humiliation. Sans doute au lendemain de l'expulsion des Trente et de la restauration si courageusement entreprise, si heureusement accomplie parThrasybule, on put croire que l'antique Athènes allait reviyre: l'amnistie qui couvrait le passé facilitait entre les partis une réconciliation durable: constitution de Selon, assemblées populaires, fêtes traditionnelles, tout avait été remis en honneur; mais ce n'était là qu'une trompeuse apparence, car ce que les exilés n'avaient pu rendre à leur patrie avec la liberté, c'étaient ses mœurs et sa puissance d'autrefois ^ Dépouillée de son hégémonie, frappée dans son rôle politique, la capitale de l'Allique, la cité de Périclès, entre le Mède qu'elle ne craint plus et le Macédonien qu'elle ne redoute pas encore, ne sera plus qu'une ville de commerce habitée par une population avide de plaisirs, à peine capable de généreux sentiments et de vastes pensées.

Mais sans anticiper sur l'avenir, rentrons dans l'Athènes de iOO avant notre ère. Le peuple mécontent s'en prend des malheurs publics aux fauteurs de l'oligarchie, à leurs intrigues, à leurs cabales *: toute atteinte portée aux croyances ou aux insliluiions revêt à ses yeux le caractère d'une provocation, presque d'un sacrilège, et pendant que les uns, impatients de tout frein, proclament à la suite des Thrasymaque et des Calliclèsles doctrines les plus subversives, les autres s'imaginent sauver l'Etat par un retour violent vers le passé. Comment dès lors Socrate eùt-il aisément trouvé grâce de-

1. L'histoire a gardé le souvenir de celte exclamation de Thrasybule, condamné à l'amende par ses ingrats concitoyens : «< L'amende! mais c'est la mort que j*ai méritée pour avoir rendu à la liberté de pareilles gens! »

2. Il nous reste peu de renseignements précis sur la période troublée qui succéda immédiatement au rétablissement de l'ancienne démocratie. On sait seulement que plusieurs des Trente, ayant réussi à s'écliapper d'Eleusis, épièrent longtemps à l'étranger l'occasion de restaurer leur domination.

vant la démocratie restaurée, lui, le moraliste novateur, l'adversaire résolu des superstitions et des préjugés delà foule, le maître d'Âlcibiade, l'ami de Charmide et de Critias, ces deux irréconciliables antagonistes de la souveraineté populaire? «Cet homme qui ne servait aucun parti, mais qui les dominait et les gourmandait tous au nom de la raison et de la patrie, devait soulever bien des haines sourdes et vivaces; il devait avoir pour ennemis tous les ambitieux, tous les fourbes, tous les égoïstes, tous les sots, c'est-à-dirë la grande majorité de cette société athénienne, si supérieure qu'elle fût *. »

Je n'ai pas à rappeler ici l'histoire de ce fameux procès, les noms des accusateurs, l'étrange libellé de l'acte d'accusation : ce sont choses gravées dans toutes les mémoires, de même que la noble Qerté de Socrate comparaissant devant les Héliastes non comme un prévenu, comme un coupable, comme un suppliant, mais comme le maître et le juge de ses propres juges. Blessé au vif par cette attitude qui ressemblait à un défi, Taréopage populaire qui par un premier vote avait condamné le philosophe, par le second l'envoya à la mort.

Dans ces conjonctures critiques Platon fit voir l'amour et le dévouement qu'il portait à son maître. Après avoir vainement offert sa fortune pour qu'il fût sursis au jugement, il se présenta pour prendre sa défense^: repoussé de la tribune par les murmures et les cris de l'auditoire, et réduit à s'éloigner sous le coup d'une amère douleur^, il se vengea en léguant à la postérité V Apologie qui nous est parvenue sous son nom. Que dire de l'admirable récit qu'il a composé des derniers moments de Socrate, de ce Phédon que Cicéron ne pouvait lire sans attendrissement, et où une mélancolie pénétrante se mêle à la pensée radieuse de l'immortalité? A l'en croire cependant,

1. M. Pellissior, Les grandes leçons de la civilisation classique, p. 2G5.

2. C'est du moins ce qu'affirme Diogène Lacrce (II, 41) d'après Juste de Tibôriade. Xénophon {Mémorables, IV, 8) veut quo Socrate, dédaignant tout avocat, ait seul pris la parole devant ses juges.

3. Cf. Plutarque, De la force morale, X, 449 : Tî; àv çatrj '(rrjv eîvai t^ nxdt(i>voc tKi So>xpdret TeXeun^javri Xûînr) rrjv 'AX£;avôpoy oiot KXestou èayrov àveXeïv dp(i.Y)0'avToc ;

il n'assistait point à cet entretien suprême : crainte sans doute d'èlre laié d'indifférence et d'ingratitude, Platon, qui affecte de ne jamais écrire son nom, a dérogé une seule fois à cette règle, et c'est pour nous apprendre que la maladie le retenait loin de son maître expirant K

1. Phidon» 59 B : TlXatcov Se, o7(iai, T}(r6évei. Ce passage a été diversement interprété. Les uqs l'entendent au pied de la lettre, et l'expliquent par le désespoir qui s'était emparé do Platon à la nouvelle de la sentence fatale : les autres, frappés de tant d'éloquence, de naturel et de vérité dans le Phédon, y reconnaissent les vivants souvenirs d'un témoin oculaire et ne voient dans cette réflexion jetée comme en passant qu'un artiûce oratoire permettant à Platon d'agrandir et d'idéaliser, selon sa coutume, les dernières paroles da sage mourant.

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