J. Simon
viciions antérieures pour imprimer brusquement à ses idées un cours tout nouveau cl changer du même coup en lui et le philosophe et l'écrivain ?
Sans sortir ici du point de vue historique et en écartant les grandes discussions d'authenticité que nous réservons pour un second volume, il suffira de constater que ce « mégarisme » prétendu de Platon, loin de reposer sur des preuves solides, n'a pas mémo les probabilités en sa faveur. Il faut descendre jusqu'à Apulée et au biographe anonyme pour voir compter Téléatisme au nombre des sources où a puisé Platon; encore le second de ces auteurs fait-il intervenir à ce propos non pas Euclide, mais cet Ilermogène dont le rôle est d'ailleurs inconnu. Avant eux, il est vrai, Aristote avait insisté sur les rapports entre Téléatisme et la théorie des idées, mais précisément pour établir comment le platonisme était allé au devant de Targumentation de Parménide qui réduisait tous les êtres à un être unique, l'être en soi*. En supposant même que cette opposition soit réelle et qu'elle doive être mise au compte des méditations prolongées de Platon, non de la pénétration tardive d*Aristote, est-il plus exact de faire du célèbre Kléate un des maîtres du platonisme que de Locke un des maîtres de Berkeley*?
Ajoutons une dernière réflexion. Si au lendemain de la mort de Socrate Platon, on ne sait pourquoi, avait cru devoir abandonner son premier maître pour se plonger dans l'étude de Parménide, il faut nous attendre à le voir peu après, pendant son voyage en Italie, se rendre à Élée pour y recueillir le souvenir encore vivant des fondateurs de l'école et goûter quelques-unes de ces impressions qu'éprouvait Cicéron visitant à Athènes avec une sorte de respect l'emplacement solitaire de l'Académie. Or aucun texte, de quelque époque que ce soit, ne nous révèle chez
i. M. Matinée fait remarquer que jusque dans les dialogues réputés « éléatiques » nul n'a mieux signalé que Platon l'insuffisance et les contradictions de l'élôatisme.
2. Le lecteur trouvera développée et approfondie dans les premiers chapitres de notre thèse sur V Authenticité du Parménide (Thorin, 1873) la discussion dont nous ne pouvions lui offrir ici qu'un sommaire très abrégé.
Platon la moindre préoccupation de ce genre: aucun n'associe, même de loin, la pensée de Xénophane et de Parménide à sa présence dans la Grande-Grèce. C'est là, si je no me trompe, une preuve de plus, et une preuve assez décisive, à l'encontre de certaines illusions.
N'oublions pas d*ailleurs que le philosophe n'a pas dà prolonger son séjour à Mégarc loin d'Athènes, où l'état des esprits s'était rapidement modifié. Le même peuple qui avait tant de fois pardonné à Alcibiade ses trop réelles défections, ne pouvait tenir obstinément rigueur à Timmoralitéet et à l'impiété imaginaires de renseignement socratique. Sur ce double point la mortdu sage avait été, si on peut le dire, plus éloquente encore que sa vie. Une tradition veut que peu de temps après, lors de la représentation d'un drame d'Euripide, à cette exclamation d'un personnage: « Vous avez tué, vous avez tué le plus juste et le meilleur des Grecs, » un frémissement universel ait trahi l'émotion et les remords secrets de la foule. Fautil aller plus loin et admettre qu'une réaction soudaine de l'opinion fit bonne justice tout à la fois des calomnies et des calomniateurs? A en croire Thémistius*, autorité bien insuffisante, la mémoire de Socrate aurait été honorée de toutes les cérémonies d'un deuil public, un arrêt de mort lancé contre Mélitus, une sentence d'exil contre ses complices, et tous ceux qui avaient trempé dans cet attentat atteints d'une sorte d'excommunication politique. Si la mobilité trop connue du caractère athénien laisse à cette assertion toute sa vraisemblance, en revanche le silence des écrivains les plus considérables provoque et autorise bien des doutes.
Il est donc raisonnable de supposer qu'après un temps assez court passé dans le commerce d'Ëuclide, Platon a profité de ce retour d'opinion pour rentrer dans sa ville natale ^ et préparer les plans de son futur édifice philosophique. En même temps
i. Discours, IV, p. 101 (éd. 1630). — Cf. Meiners. Histoire des sciences, II, 508.
2. Clinton (Fasti hellenici) et TeichmuUer supposent, d'après Diogène Ladrce (III, 8), que Platon prit part à l'expédition tentée par les Athéniens contre Corinthe (394-392).
6i LA VIE DE PLATON
qu'il dit un nouvel et irrévocable adieu aux affaires publiques, il sent grandir au dedans de lui son ardeur pour les méditations désintéressées qui doivent lui assurer la possession de la vérité. Socratc discourant familièrement sur le bien et sur l'utile avait conquis ses sympathies et son admiration: Socrate persécuté, condamné, et mourant avec le calme et la sérénité de la vertu, revôt à ses yeux les proportions d'un type idéal, entourant d'une sorte de consécration surhumaine les croyances qu'il avait généreusement payées de sa vie. On dit qu*Isocrate n'avait pas craint de porter publiquement le deuil du philosophe : Platon fera mieux encore; au risque de ranimer bien des colères, il ne laissera passer aucune occasion de protester avec une éloquente indignation contre l'inique sentence *, bien plus, il élèvera en l'honneur de son maitre un monument indestructible, monumentum œre perennius, et leurs deux noms seront désormais inséparables dans le souvenir de la postérité. C'est qu'en effet, selon une parole très juste de Cicéron, quand on lit les admirables dialogues où Socrate semble respirer et se dévoiler tout entier, l'imagination malgré l'éloquence vraiment divine du disciple se forme du maître une idée plus imposante encore.
Mais tandis que Platon n'avait été jusqu'ici que le plus brillant et le plus éminent des socratiques, désormais il sera luimôme : à l'école de Socrate, il a appris à philosopher : libre maintenant, et fort de la discipline acquise, il va s'élancer d'un vol hardi vers ces régions de la métaphysique, rarement abordées par l'esprit pratique de Socrate préoccupé avant tout de la conscience, de la morale et du devoir : distinction des deux parties de notre être, supériorité de l'àme sur le corps, destinée immortelle et idéal moral de l'homme, existence d'un Dieu personnel, à la fois toute- science et providence, ces vérités, patrimoine essentiel de l'humanité, Platon les enseignera, les
1. Parmi beaucoup d'autres passages, signalons en particulier Gorgias 515 G, Théélète 173 G, BépubliquCy VI, 488 A et au second livre de ce même dialogue, l'admirable tableau du juste persécuté, calomnié et expirant dans les supplices.
affirmera comme son maître, mais avec quelle richesse d'argu* ments, avec quelle puissance d*inspiration, avec quel ensemble imposant de déductions et de conséquences !
El miiatenant de quel droit soutenir, comme le font certains critiques, que cette période nouvelle dans sa carrière d'écrivain et de penseur ne s'est ouverte que bien plus tard, après la fondation de l'Académie, et que semblable à un fugitif, l'auteur des dialogues pendant douze ans a brisé sa plume, si l'on peut ainsi parler, et erré de pays en^pays sans revoir cette cité d'Athènes où tant de motifs le rappelaient? Faut-il s'étonner de voir les biographes s'occuper si peu de ces premières années de méditations et de recherches personnelles, passées loin des agitations de l'agora, loin même de tout rôle politique, dans une demi-solitude qui au début surtout pouvait paraître commandée par les circonstances ? On ne nous persuadera pas aisément que de trente à quarante ans, c'est-à-dire à l'heure des grandes ambitions, de Tactivilé féconde et des courageuses initiatives, un génie tel que Platon se soit laissé gagner par une vaine et lâche paresse, indifférent à ce qui devait être le but souverain de sa vie *.
Rien ne s'oppose donc à ce que nous nous représentions Platon, pendant les années qui suivirent la mort de Socrate, travaillant à composer, peut-être même occupé à publier quelquesuns de ses dialogues^. V Apologie et le Criton, auxquels certains critiques ajoutent VEuthyphron, sont ce que nous appellerions des brochures de circonstance, visiblement destinées à éclairer l'opinion par la'réfutation victorieuse de certains préjuges. Des imputations injurieuses avaient soulevé contre Socrate
*• Certains érudits, surtout en Allemaj?ne, rapprocheraient volontiers la carrière de Platon de celle de Gôthe, écrivant à 23 ans Werther et GÔlz von ^rliehingenj et attendant ensuite près de quinze ans pour inaugurer la période la plus féconde do ses créations poétiques.
2. M. P. Janet écrit à ce sujet {Jowmal des savants, février 1867) : « L'idée ^e Platon n'a rien pu écrire pendant son absence d'Athènes est insoutenable. Il ne voyageait pas sans interruption. Il séjournait dans des villes éclairées et lettrées d'où il pouvait très bien faire passer à Athènes les protestations des socratiques indignés. »
Platon, t. I. 5
l'aDlipathie de ses concitoyens : il fallait en faire éclater à tous les yeux la fausseté. Le sage athénien avait été travesti en au« dacieux révolté contre les lois de sa patrie : il était nécessaire de montrer en lui tout au contraire le citoyen religieusement soumis à toutes leurs injonctions, à tous leurs arrêts, même les plus sévères, même les moins équitables. Socrate avait succombé sous le poids des méfiances et des haines créées par Tintolérance du paganisme athénien : il importait à l'honneur de sa mémoire d'établir que dans la théorie comme dans la pratique nul n'avait professé des opinions plus conformes à la justice et à la notion que Ton doit se faire de la divinité. De telles démonstrations en rapport aussi visible, aussi immédiat avec Taccusation intentée par Mélitus se comprendraient mal vingt ou trente ans après l'événement.
De même le Gorgias, dialogue encore tout socratique, est plein d*une généreuse indignation contre les procédés oratoires et les maximes corrompues des sophistes : Tbomme de bien a le même dédain et pour les acclamation s de la multitude, quand il doit les acheter au prix de concessions déshonorantes, et pour ses anathèmes lorsquMl se sent soutenu par le témoignage d'une bonne conscience. En écrivant ces pages animées d*un souffle si élevé, Platon, n'en doutons pas, a encore devant les yeux le procès de Socrate : d'un côté, la fière altitude du sage, de l'autre les misérables calomnies de ses ennemis.
Des préoccupations morales toutes semblables se font jour dans les premiers développements d'un dialogue que Ton n'a pas coutume de rapporter à cetttî date, parce que quelques-unes de ses parties nous montrent Platon parvenu au terme de ses méditations philosophiques et désormais en complète possession de son système. Mais quand donc a-t-il dû rêver avec plus d'enthousiasme d'une cité idéale reposant tout entière sur l'idée de la justice, qu'en face de Tinjustice triomphante envoyant à la mort, comme un vulgaire criminel, le meilleur et le plus sage des hommes ? Dans les deux premiers livres de la République quelle protestation empreinte d'amertume contre tous ceux, rhéteurs ou sophistes,dont lé grand art consiste à déguiser Tin-
juste SOUS les apparences de Phonnéte ! Pour eux qu'est-ce que lajuslice? Une immense et niaise simplicité: incomparablement plus forte, plus libre et plus puissante, l'injustice seule mérite les noms de sagesse et de vertu. Et on croit voir Platon assistant avec une sourde irritation au procès de son maître quand il écrit ces lignes admirables : « Je crains que ce ne soit une impiété de souffrir qu'on injurie devant moi la vertu sans la défendre, alors qu'il me reste encore un souffle de vie et la force nécessaire pour parler * ».
A première vue, le Théétète parait appartenir à la même période. Le débat fait allusion à des événements militaires qui devaient être encore dans la mémoire de tous : Euclide y est mis en scène, et en termes d'une visible sympathie : enfin Platon y établit en apparence ab irato une démarcation qui semble absolue entre les spéculations du philosophe et le soin des affaires humaines. Mais si le plan primitif de ce dialogue a pu lui être suggéré durant son séjour à Mégare, le texte que nous possédons est certainement d'une date plus récente -.c'est l'œu- Tre d*un esprit plus calme, plus maitre de ses impressions, plus familiarisé avec les difficultés de la science et l'enseignement des systèmes antérieurs.
En revanche, dans le Ménon le rôle donné à Anytus et des illusions évidentes à la fin tragique de Socrate nous ramènent ^ la période de la vie de Platon à laquelle nous sommes arrivés, ^sque le mérite et la portée philosophiques du dialogue obligent à lui chercher une origine plus récente. Enfin VEuthydême i très bien pu être inspiré à Platon par l'effrayant abus des subtilités logiques qui a fait donner à l'école de Mégare le surnom peu glorieux d'éristique ^