République, II, 368 G
2. Kaelide, son fondateur, en aurait le premier donné l'exemple, s'il faut en croire Timon :
içitâwxttù
EOxXcISou, MeYapeO<7iv Sç ï\L6aXe. Xu<7<7av Ipio>{jio0.
Rentré dans sa ville natale après une absence qui n'a pas dû être de très longue durée, rendu à sa vocation première et redevenu arbitre de sa destinée, Platon suivra-t-il pas à pas les traces de son maître?
Socrate ne devait sa sagesse [qu'à lui-même et à ses propres réflexions ^ : il est vrai que cette sagesse, jugée des hauteurs de la métaphysique, avait quelque chose d'étroit, ou si Ton aime mieux^ de populaire et de timide. Il avait exploré d*un pas sur certains domaines de la pensée, ceux qui touchent de près à la direction quotidienne de la vie : aller plus loin, franchir ces modestes limites, c'eût été à ses yeux une imprudence ou une impiété. Contre les sophistes ses contemporains, il soutenait une lutte où brillait d'ailleurs avant tout la subtilité du génie attique : les systèmes d'autrefois, qu'ils s'accordassent ou non avec son tour d'esprit personnel, Tavaient laissé profondément indifférent.
Tout autre était Platon. Sa vive intelligence s'était enrichie de tout ce que pouvait offrir alors l'éducation la plus complète et la plus libérale. Si avant qu'il fût entré dans la pensée de son maître, quelque respect qu'il eût pour elle, ses efforts devaient tendre non pas à continuer seulement, mais à étendre, à développer en tous sens l'œuvre de Socrate. Mieux qu'Aristote^ à qui il manque cette imagination gracieuse, âme des épopées d'Homère et des fictions de la mythologie, Platon est un résumé vivant du génie hellénique* : sa doctrine, riche en réminiscences de tout genre, ressemble à ces fleuves qui tout en jaillissant à flots pressés de leur source n'en reçoivent pas moins le long de leur cours de continuels affluents.
1. 'EfjLauTov iSt2;Tj(xa(xr,v, disait fiéroment de lui-môme Heraclite : Socrale pouvait s'approprier cette devise du sage d'Ephése.
2. u In dem einen Platon wohnt gleicbsam ganz Ilellas zusammen > (Gladisch).
PLATON APRj:S LÀ MORT DE SOCRATE 69
Que de bonne heure il ait eu le tempérament et l'ambition d'un chef d'école, c'est ce que Ton serait mal fondé à contester. Quel intérêt n'aurions-nous pas dès lors à être instruits de sa situation au milieu de ses condisciples, lorsqu*eut disparu celui dont la bonhomie spirituelle et piquante servait de trait d'union entre des esprits venus des points les plus opposés? Reconnaissaient-ils Platon pour le plus éminent d'entre eux, comme il Pétait en effet * ? Sur ce point les biographes sont muets : toutefois est-il téméraire de penser que sa jeunesse, ses allures aristocratiques, je ne sais quelle fierté native de caractère ne lui permettaient pas de réussir immédiatement dans la tâche où avait échoué Euclide ? Quelques indices nous mettent même sur la voie de mésintelligences que le temps ne fit qu'accentuer.
Si l'on en croit Athénée, Platon, dans un banquet où il avait réuni les disciples de Socrate pour leur proposer d'accepter sa direction ^, ayant bu à la santé d'ApoUodore Tun d'eux, s'attira cette verte réponse : a J'eusse préféré recevoir la ciguë des mains de Socrate que cette coupe de celles de Platon».
Comment triompher de ces jalousies mesquines ? comment réduire au silence des rivaux tout prêts à devenir des adversaires? comment surtout en gardant une religieuse fidélité aux enseignements de Socrate, leur donner non seulement pour l'Athènes du iv* siècle, mais pour la plus lointaine postérité ce complément de grandeur, de force et d'élévation qu'ils attendaient encore ? A toutes ces questions la fondation de l'Académie servira de réponse, mais le jeune philosophe aura garde de se poser en maître avant le jour où en possession de théories
1. N'est-ce pas à lui-même et au rôle qu'il ambitiouuait que Platon songeait lorsque dans le Phédon (78 A), à cette question de Gébès : — « Maître, paisque tu nous abandonnes, où trouver le bon enchanteur qui nous est nécessaire? » — il fait répondre par Socrate : « La Grèce est vaste, et Ton y trouve un grand nombre d'hommes habiles. D'ailleurs il y a bien des pays étrangeff, qu'il convient de parcourir et de fouiller pour y découvrir un tel trésor. Il faut aussi que vous le cherchiez parmi vous, car peut-être ne trouverez-vous personne plus capable de s'acquitter de cette t^che que vousmêmes. 9 i. Deipnoioph.^ XI, 507 B : DXatwv 7capexa>.£t \Lr^ àOu|Ji.£ïv aùroy;, à; Ixavb;
à la fois plus compréhensives et plus hautes, il aura conçu un système où seront harmouieusement associées les vérités éparses dans les doctrines antérieures.
Seulement où trouver le moyen de s'initier aux progrès déjà accomplis par l'esprit humain ? Tous les chefs d*école de T&ge précédent, Parménide, Heraclite, Démocrile ont disparu de la scène, sans laisser de successeurs capables de continuer leur œuvre; leurs livres sont rares, d'acquisition coûteuse et difficile : ni rois ni républiques n'avaient encore créé ces magnifiques collections littéraires et scientifiques dont Alexandrie, Pergame et Rome se montreront bientôt si fières. Une voie restait ouverte, celle des voyages. Qui devra s'y sentir plus attiré que Platon, si largement comblé des dons de la fortune et non moins avide de légendes mystérieuses que de théories savantes? Socrate, dit Le Clerc, n'était jamais sorti de la Grèce : Platon voulait s'assurer s*il ne trouverait pas ailleurs, dans les leçons de quelque autre instituteur des hommes, quelques vérités secrètes inspirées par un autre génie. La même pensée a été exprimée par un célèbre érudit avec plus de profondeur : c< C'était le temps des voyages philosophiques : on bravait la fatigue pour aller chercher la sagesse ou ce qu'on prenait pour elle : et l'amour de la vérité lançait dans des entreprises où Pamour du gain, encore peu inventif, n'eût pas osé se hasarder *. Il y a dans ces excursions lointaines quelque chose de romanesque qui nous les rend à peine croyables. Nous ne saurions nous imaginer qu*à ces époques reculées, où la géographie était si peu perfectionnée et le monde encore enveloppé d'obscurité, des philosophes pussent par Teffet d'une louable curiosité quitter leur patrie et parcourir, malgré mille obstacles et en traversant des régions inconnues, des parties considérables de
1. Tout apocryphe qii'eUe soit, la XI* lettre platonicienne mérite peutêtre quelque créance pour l'assertion que voici : xa\ vOv navra xivSuvwv iv Tal; iropE^at; i<jx\ \u<nd (338 E). Aussi un écrivain du xvi« siècle, Leroy, vante-t-il « le philosophe estimant peu, pour le désir^ qu'il avait de sçavoir, les dangiers qui lui en pouvoyent advenir, estant lors le monde divisé en plusieurs seigneuries et la mer couverte d'escumeurs et de coufsairéé. »
l'ancien continent. Mais on ne peut pas nier tous les faits qui embarrassent, et ceux de ce genre se multiplient chaque jour, à mesure qu'on approfondit l'histoire ancienne de l'Orient \ »
Sans doute, même chez Platon, le Grec ne manque aucune occasion de se distinguer du barbare, et d'affirmer comme une vérité indiscutable sa supériorité sur tout ce qui n'est pas lui : mais c'est en même temps un esprit curieux, avide de progrès; sans le dire tout haut et parfois en célébrant plus que de raison sou originalité personnelle, il fait discrètement des emprunts aux coutumes et aux croyances des peuples qui l'avoisinent. Cette race hellénique, forcée par les conditions économiques de son sol à vivre en relations continuelles avec l'étranger, est une race de hardis marins, doués d'un esprit d'initiative et d'aventure qui enverra des colonies sur tous les rivages. Bien différent, le Romain ne sait rien et ne veut rien savoir de ce qui dépasse l'horizon de sa pensée : plus tard la défense du territoire l'appellera de la Calédonie à l'Egypte, et des colonnes d'Hercule aux limites de la Pannonie : mais à aucune époque, et moins encore avant son contact avec la Grèce, il n'entreprendra d'enquête intellectuelle approfondie sur les peuples soumis à son empire : il lui suffit de les savoir domptés et obéissants.
En Grèce au contraire, et à Athènes surtout, quel ne fut pas en tout temps l'attrait de la nouveauté? Sauf à Sparte, partout on se presse autour de quiconque apporte des connaissances ou des lumières nouvelles : les sophistes si applaudis venaient tous de contrées plus ou moins éloignées-. Depuis le temps
1. Abel Rémusal. — On lit dans les conseils adressés à Démonique par Isocrate, un contemporain do Platon : « N'hésitez pas à entreprendre un long voyage pour vous rendre auprès des hommes qui font profession d'enseigner des choses utiles. Lorsque les commerçants traversent de si vastes mers pour accroître leur fortune, il serait honteux pour les jounes gens de ne pas afironter sur terre les voyages qui doivent enrichir leur intelligence. » Les recommandations d*Ârchytas n'étaient pas moins pressantes.
2. Un mot suffit à l'un des biographes de Pythagore pour expliquer son succès extraordinaire à Grotone. On accourut pour l'entendre, dit-il, àç «v- Spô; âçtxo|iivou ;coXvnXavov.
d'Homère, c'est un titre d'honneur de ressembler à cet Ulysse lequel, selon la traduction d'Horace,
mores hominum multorum vidit et urbes.
C est qu'à la curiosité le Grec joint la fînesse et au dësir de voir le don de réfléchir. Or au témoignage d'Aristote *, jamais cette avidité intellectuelle ne fut poussée plus loin que dans le siècle qui suivit les guerres médiques.
Enfin s'il est manifeste que les voyages dans le monde ancien étaient moins rapides, moins aisés, moins sûrs qu'aujourd'hui, néanmoins on aurait tort de se les représenter comme particulièrement coûteux ou toujours compliqués de difficultés insurmontables. Du Pirée à Egine la traversée coûtait deux oboles (de trente à quarante cenlimes) ; du Pirée en Egypte, deux drachmes (entre deux et trois francs) *. Des caravanes sillonnaient l'Asie en tout sens' et Hérodote décrit avec une précision surprenante la route qui à travers le pays des Scythes reliait la Grèce aux régions qu'on appelait hyperboréennes. Dès les temps les plus reculés (le xv'^ livre de YOdyssée en fait foi) les Phéniciens, marchands avisés ou audacieux corsaires, abordaient à toutes les câtes, à toutes les tles de la Méditerranée, servant ainsi de trait d'union entre l'Orient et TOccident. Un obstacle peut-être plus sérieux, c'était la diversité des langues : mais Hérodote lui-même nous apprend comment il s'était formé en Egypte une classe spéciale d'interprètes, et l'exemple des géographes et périégètes prouve que le touriste d'aujourd'hui trouve à peine pour se renseigner des facilités plus grandes que ses émules d'autrefois.
En fait, il n'est pour ainsi dire aucun homme d'Etat, aucun législateur de l'ancienne Grèce, que la tradition ne fasse voyager
i. Politique, VIII. 6.
2. Chiffres empruntés au savant traité de Bœckh. qui lui-môme les a tirés de plusieurs ouvrages anciens.
3. Les relations commerciales du monde gréco-romain avec l'Orient et même l'extrême Orient ont été récomment l'objet de recherches considérables, parmi lesquelles il me sera permis de signaler celles de feu M. Tabbé Durand, professeur de géographie à l'Institut catholique de Paris.
dans les pays d'alentour, en quête des règlements les plus jusleSjdes institutions les mieux éprouvées : il n'est presque pas un philosophe de renom qui n'ait tenu à approfondir à leur propre source les théories et les systèmes dont la renommée était arrivée jusqu'à lui. Connaître par soi-même les grands courants de la pensée humaine, voir les hommes, causer avec eux, s'inspirer de leurs idées pour compléter une première éducation, si étendue qu'elle ait pu être, a été depuis Pythagore jusqu'à CousJQ, l'ambition de tous les grands esprits. C'est ainsi que les sept sages avaient acquis une bonne part de leur célébrité. Hérodote lui-même nous montre Selon se rendant à la cour d'Amasis et plus tard à celle de Crésus. Le premier de ces voyages était une tradition conservée dans la famille de Platon : du moins Critias le rappelle dans le Timée avec de curieux détails.
L'exemple de Thaïes qui rapportait, dit-on, aux prêtres d'Egypte les données fondamentales de son système a très bien pu déterminer Pythagore à aller s'instruire à leur école. Je sais que certains historiens et notamment M. E. Zeller refusent d'ajouter foi aux témoignages de l'antiquité relatifs au séjour de ce dernier philosophe en Egypte: mais quelque soin que ToQ mette à écarter les fables alexandrines, il est peu raisonnable de ne tenir aucun compte des assertions d'Hérodote et d'isocrate *. Après le pays des Pharaons, le sage de Samos avaitil parcouru l'Orient*? On a le droit d'en douter, malgré les affirmations de tant d'écrivains anciens: en tout cas les pérégrinations bien connues d'Hérodote attestent qu'une telle entreprise n'avait rien d'impossible. De l'Italie à la Bactriane, et de la Scythie aux déserts de l'Afrique, il n'est presque aucune partie du globe alors civilisé où l'historien d'Halicarnasse n'ait
1. Hérodote (II, 81) assimile les deux épitbctos IIuOaY^pEtoi et A^Y^^nxiot : quant au Busiris d'Isocrate. faat-il contester à cette dissertation toute valeur historique, pour ce seul motif qu*on y sent la main d*un rhéteur?
2. M. Faye pense que Thaïes et Pythagore, instruits déjà par les marins, sont aUés à Memphis et à Babylone compléter leur éducation astronomique.
pénétré s 86 promenant à travers tous les pays, comme à travers tous les âges, avec le dessein d'apprendre et de publier des choses dignes de mémoire. Les ruines qu'exhume l'archéologie moderne montrent que là où il se donne comme témoin oculaire, il a tout décrit avec une très suffisante exactitude.
Presque à la môme époque nous voyons Hippocrate, le fameux médecin de Gos, parcourir successivement la Thessalie, la Thrace, l'Asie mineure et l'Egypte ; enfin les Dix Mille, au retour de leur expédition aventureuse (399), avaient dû exciter à la fois la sympathie par le tableau de leurs souffrances et la curiosité par la description des contrées traversées. Mais ce qui est particulièrement remarquable, c'est un aveu de Démocrite, dont le texte nous a été conservé par deux écrivains chrétiens' : cet Aristote anticipé, qui le premier a embrassé dans ses recherches Tuniversalité des connaissances humaines, énumère avec complaisance les sources multiples où il était allé puiser son prodigieux savoir.
On le voit, l'obscurité des traditions ne permet pas de méconnaître la part considérable qu'ont eue les voyages dans ce que j'ose appeler l'éducation intellectuelle des premiers sages de la Grèce : reste à examiner si la philosophie pure en a profité au môme titre que les connaissances pratiques, l'expérience morale et la culture scientifique. Rejeter a priori ces récits et les traiter de fables, demeure sans doute la dernière ressource de l'incré-
1. Les assertions contraires de M. Sayce, traitant irrévérencieasement Hérodote de « voyageur en chambre, » n'ont trouvé aucun écho.
2. Clément d'Alexandrie [Stromatea I, xv, 69) et Eusébe (Prép. évang., X, 4) : 'Eyà) 8è tôv xat* ifuciiuTbv àvOptaicoiv yy\y 7cX£{<mjv £9ceicXavT}<7a(jLr,v loropécov xa (jn^xiora xa{ divepac Te xal yiac nXecorac rSov xal Xoy^o>v àv6pco7ro)v 7cXe!9TCi>v
i<rrixoM<ja in* ïxta âxTmxaiSéxa inX U(vt); i->[e,yrfir^y (je cite d'après la restitu-
tion proposée par M. B. ten Brinck). Diodore de Sicile (I, 98) fait rester Démocrite cinq ans en Egy^ie : Strabon (XV, 703) et Diogène Laërce (IX, 34) nous le montrent visitant la plus grande partie de l'Asie : enfin, au dire d'Elien (IV, 20), Tbéophraste le félicitait d'avoir rapporté de ses lointains voyages des tré^rs que n'avaient amassés ni Ménélas ni Ulysse. — Cf Mflllach, Fragmenta phil, grœc.» I. ch. 4, et Berthelot, Les origines de l'ai-, chimie, p. 147 : « Démocrite avait voyagé en Egypte, en Ghaldée et dan^ diverses régions de l'Orient et il avait été initié aux connaissances théoriques et peut-être aussi aux arts pratiques de ces contrées. »
dulilé systématique, mais une critique sérieuse s'impose le devoir de s'enquérir des faits avant de s'arroger le droit de les nier.
Et maintenant de ce qui précède quelle conclusion tirer en ce qui touche Platon ? Ne sommes-nous pas doublement autorisés à lui appliquer sans restriction ce qu'écrit M. Chaignet de Pythagore : « Il n'est pas surprenant que comme tous les esprits avides de savoir le philosophe ait entrepris ces grands et nombreux voyages dont on s'étonne et dont on doute trop volontiers. Il faudrait s'étonner plutôt qu'il n'eût pas obéi à l'impulsion naturelle qui entraînait à cette époque les intelligences curieuses et qui faisait des voyages comme une préparation universelle et nécessaire à l'étude et à la science K » En réalité, comme on peut aisément s'en convaincre, tous les biographes de Platon sont unanimes à soutenir qu'il passa plusieurs années hors de sa patrie.
Hais ce point une fois admis et même, autant qu'il est permis en pareille matière de parler de démonstration, une fois démontré', la tâche des biographes de Platon ne s'en trouve guère avancée. C'est qu'en effet, dès qu'on descend aux détails, on se heurte, comme on devait le prévoir, à des divergences considérables. Quelles contrées parcourut le philosophe? Dans quel ordre? Pour quels motifs ? Jusqu'où a-l il poussé ses explorations ? autant de questions dont la solution échappe à toute détermination certaine, en face de renseignements incomplets, parfois même contradictoires ^
Songe-t-on pour s'éclairer à interroger Platon lui-môme ? à peine obtient-on une réponse: chose d'autant plus surprenante au premier abord qu'en cette matière on a plus à se défier des
i. pythagore et la philosophie pythagoricienne, p. 39.
2. Au déclin du paganisme, la tradition régnante s*afûrme une dernière fois, non sans une exagération manifeste, sous la plume de saint Augustin: fc Qoam longe lateque potuit peregrinatus est Plato, quaquaversum eun alicajus nobilitate scientise percipiendas fama rapiebat. » (Cité de Dieu, Vm, 4.)
3. Faut-il sur ce point s'attacher invariablement à Apulée, bous prétexte qu'il avait sous les veux les Cotamentaires de Speusippe? Cette opinion de StaUbaum n'a pftë trouTé faveur. • ' ' '
exagérations familières à la vanité. Pas un de ses dialogues ne porte distinctement une couleur étrangère; ses nombreux écrits ne contiennent aucune allusion explicite aux enseignements qu'il est allé chercher au dehors, aux pays qu'il a visités, aux projets qu'il caressait en abordant tour à tour à des rivages bien différents. Sauf son séjour à la cour de Deuys l'ancien, ce tyran soupçonneux et cruel dont Timage était assez manifes* tement présente à sa pensée quand il composa le neuvième livre de la République, ses voyages n'apparaissent dans ses livres que sous forme de vagues réminiscences, susceptibles en général d'une autre explication *.
Cependant si l'on veut y réfléchir, il n'est pas difficile de se rendre compte de ce silence de Platon. D'abord, ainsi qu'on l'a bien des fois remarqué, chez les anciens les confidences personnelles sont rares : leurs œuvres, à l'inverse de celles des modernes, nous parlent de tout, sauf de leurs auteurs; et si ce caractère éminemment objectif, pour parler comme en Allemagne, est un des charmes les plus appréciables de l'antiquité, en revanche il nous prive d'une foule d'éclaircissements et de satisfactions qui auraient pour nous un véritable prix. Un seul exemple nous suffira: que nous apprennent de la vie et de la carrière d'Aristote, desonlong séjour à la cour de Macédoine, de ses relations si étroites avec Alexandre, les nombreux ouvrages sortis de sa main? En second lieu, ne l'oublions pas, le porte-parole à peu près constant de Platon écrivain, c'est Socrale, Socrato qui ne s'était pas plus éloigné d'Athènes que Kant de Konigsberg, et dans la bouche duquel des détails précis sur les monuments et les institutions de l'étranger eussent été dès lors fort peu à leur place.
1. Ainsi que nous le verrons plus loin, il conyient de faire ici une exception en ce qui touche l'Egypte. Il en est de mémo du temple do Neptune qui est décrit dans le CriV/as, et dont l'aspect fjônôral a quelque cliose de barbare. Il semble que Platon, comme tous les touristes on Orient, ait été frappé de ce système de décoration qui remplace par la profusion des matières précieuses les inspirations de Tart. Les traits de ce genre, a-t-on dit, ne sont pas de ceux que l'imagination invente : elle les recueille et s'en empare pour les appliquer à d'autres temps, à d'autres lieux.
Veut-on en outre quelques rapprochements empruntés à des temps plus modernes ? Dante a beaucoup écrit: que nous apprend-il lui-même de précis sur les cruelles vicissitudes de sa vie errante de poète, de fugitif et de proscrit ? Plus près de nous, Descartes, peu satisfait de la science des écoles, s'était décidé à« fermer tous ses livres pour consulter le grand livre du monde » : quelles traces ses voyages ont-ils laissées dans sesouvrages? Cet homme qui a visité tant de contrées diverses, qui a été frappé par tant de curieux spectacles, qui veut être témoin d'un jubilé à Rome afin de voir défiler sous ses yeux « le plus de peuple possible, > a cependant une philosophie toute abstraite, toute spéculative, toute intérieure. On Ta dit avec raison, ces curiosités du dehors ne sont évidemment pour lui qu'un accessoire négligeable*; si le désir de s'instruire en écoutant et en observant a été pour quelque chose dans son départ pour la Hollande d'abord, et plus tard pour l'Allemagne, il n'y a rien assurément de germanique dans le système qu'il a ébauché sinon construit dans la solitude de son <( poêle ».
Un critique qui tient les voyages de Platon pour suspects pourrait être tenté d'invoquer certaine interdiction formulée au douzième livre des Lois^. Platon, s'y inspirant évidemment des pratiques lacédémoniennes, veut que le législateur n'autorise à sortir du pays que des citoyens de principes sûrs, et encore faut-il qu'ils soient à l'âge où l'esprit a acquis toute sa force et le jugement toute sa maturité : ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de réclamer, pour constituer le sénat gardien de sa constitution, des vieillards qui à plusieurs reprises se soient expatriés par amour de la science ^ La défense rappelée plus haut et dictée, si l'on peut ainsi parler, par des considérations d'hygiène morale*, n'a donc qu'une portée relative, sans compter
1. Voyez le pea de place qu'il leur accorde dans son Discours de la méthode» et à plus forte raison dans ses Méditations,
2. 950 D. Toute la suite de ce passage règle les voyages entrepris « dans l'intérêt public. »